Avec A Place to Heal, Cédric Kahn ne signe pas un film sur la psychiatrie au sens sage du terme : il s’attaque à un sujet miné, les troubles alimentaires et l’adolescence en crise, en choisissant de regarder là où le cinéma se plante souvent les deux pieds dans le tapis, du côté des jeunes eux-mêmes. Et rien que ça, déjà, change la donne. Parce qu’entre le film à thèse, le drame social qui se regarde dans le miroir et le grand numéro de compassion, on a vite fait de tourner en rond. Kahn, lui, semble vouloir faire autre chose : déplacer le centre de gravité.

Pour rappel, l’ancien acteur devenu réalisateur n’en est pas à son premier coup d’essai dans le cinéma de l’intime et du corps abîmé. Depuis La Vie sauvage en 1994 jusqu’à Le Procès Goldman en 2023, en passant par Roberto Succo ou Fête de famille, il a souvent travaillé les zones de friction entre les êtres, les institutions et les nerfs à vif. Là, il arrive à Venise avec un long métrage de compétition qui s’intéresse à un service psychiatrique pour adolescents, mais sans se vautrer dans le fétichisme du diagnostic. C’est assez malin, parce qu’on a déjà vu mille films qui confondent sérieux et jargon clinique. Lui préfère visiblement filmer la résistance, la fragilité et cette façon qu’ont les ados de tenir debout alors que tout vacille.

Les blouses au placard, les ados au premier plan

Le geste est plus politique qu’il n’en a l’air. En mettant de côté les médecins et les protocoles pour faire des adolescents les vrais moteurs du récit, Kahn évite le piège du regard surplombant. On ne regarde pas des cas, on regarde des personnes. Ce n’est pas un détail de mise en scène, c’est même le nerf du film. Dans un cinéma français qui adore parfois traiter la souffrance comme un dossier à classer, ce déplacement a quelque chose de salutaire. Le sujet n’est pas la maladie comme spectacle, mais la manière dont on continue à vivre quand le corps et la tête font sécession.

Et puis il y a cette idée de résilience, mot qu’on a tellement usé qu’il en devient suspect. Sauf qu’ici, il ne s’agit pas d’un slogan de développement personnel collé sur une affiche. Chez Kahn, la résilience peut très bien ressembler à une mauvaise journée, à un silence, à une colère, à un geste minuscule qui vaut mieux qu’un grand discours. C’est là que son cinéma peut devenir très fort : quand il cesse de vouloir expliquer et se contente d’observer, sans faire le malin. Pas besoin de sortir le grand tambour humaniste à chaque plan, merci bien.

Venise, ou l’art de faire entrer le trouble en compétition

La présence du film en compétition à Venise dit aussi quelque chose de la trajectoire de Kahn. Le festival aime les œuvres qui prennent le risque du trouble, du malaise, du sujet qui ne se laisse pas dompter. A Place to Heal s’inscrit dans cette tradition-là, celle des films qui ne cherchent pas à plaire à tout le monde mais à tenir une ligne. En 2026, à l’heure où les plateformes avalent une partie du cinéma du réel et où les longs métrages français doivent encore se battre pour exister en salles, arriver à la Mostra avec un sujet pareil, ce n’est pas rien. C’est même un petit coup de force.

On peut aussi lire ce projet comme un retour aux obsessions profondes de Kahn : le collectif, l’enfermement, la parole empêchée, les corps qui débordent du cadre. Il y a chez lui une manière de filmer les groupes qui rappelle parfois certains cinéastes de l’âpreté psychologique, sans jamais verser dans la démonstration. Si A Place to Heal tient ses promesses, il pourrait rejoindre ces films qui ne font pas de bruit au départ mais qui restent dans la tête parce qu’ils ont compris une chose simple : le vrai drame n’est pas toujours dans le choc, il est dans la durée.

Le cinéma qui regarde sans juger, ça court moins vite mais ça vise mieux

Le pari est d’autant plus intéressant qu’il arrive à un moment où le cinéma français adore les récits de transmission, les figures de passeurs, les récits de réparation. Ici, Kahn semble vouloir éviter la soupe tiède. Pas de grand prêche, pas de solution miracle, pas de petit miracle scénaristique qui remettrait tout le monde d’équerre au bout de deux heures. Tant mieux. Le cinéma devient vite pénible quand il veut absolument rassurer. Là, on espère au contraire un film qui accepte l’inconfort, la lenteur, les angles morts. Bref, un film qui ne prend pas le spectateur pour un enfant à qui il faudrait tout expliquer.

Ce qui se dessine, au fond, c’est un cinéma du regard juste. Pas un regard neutre, ce serait trop facile, mais un regard qui refuse la hiérarchie habituelle entre ceux qui savent et ceux qui souffrent. Cédric Kahn semble avoir compris que dans un service psy adolescent, la vérité n’est pas forcément du côté des adultes, ni même du côté des mots. Elle peut surgir d’un refus, d’une présence, d’un corps qui tient encore un peu. Et ça, pour un film de festival, c’est déjà beaucoup plus excitant qu’un simple sujet “sensible”.

Reste à voir si A Place to Heal transformera cette intuition en cinéma de plein droit, celui qui serre le cœur sans faire de grands moulinets. Mais sur le papier, Kahn a choisi le bon angle : celui qui ne demande pas la permission de déranger. Et franchement, ça fait du bien quand un film sait encore où il met les pieds.

Part.
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