Il y a des duos qui font le cinéma. Bogart et Bacall. Newman et Redford. De Niro et Pacino. Et puis il y a Terence Hill et Bud Spencer, Mario Girotti et Carlo Pedersoli à l’état civil, qui ont, eux, carrément inventé un genre. Pas un sous-genre, pas une niche : un genre à part entière, avec ses codes, ses rituels, ses running gags et sa propre physique des baffes. Du western spaghetti parodique à la comédie d’action urbaine, en passant par l’aventure africaine et le polar de Miami, les deux compères ont signé dix-sept films ensemble entre 1967 et 1994. Dix-sept fois la même recette, jamais tout à fait la même soupe.
Dieu pardonne… mais nous, on repassera
Tout commence en 1967, sous la caméra de Giuseppe Colizzi, avec Dieu pardonne… moi pas ! À cette époque, le western spaghetti est au sommet de sa gloire grâce à Sergio Leone et les producteurs italiens cherchent à capitaliser sur la vague. Girotti et Pedersoli se retrouvent sur le même tournage. Ils n’ont pas encore leurs pseudonymes : Hill choisira bientôt une consonance anglo-saxonne pour faciliter l’export international, Spencer rendra hommage à la bière Budweiser et à l’acteur Spencer Tracy. Anecdote de comptoir vérifiée, oui.
La trilogie Colizzi qui suit, La Colline des bottes (1969) avec Eli Wallach en guest, construit patiemment la dynamique. D’un côté, Hill : blond, les yeux bleus comme deux ciels de Toscane, malin comme un renard, capable de claquer six baffes avant que l’adversaire comprenne ce qui lui arrive. De l’autre, Spencer : massif, barbu, bougon, qui préfère la tranquillité mais dont les poings font office d’arguments sans appel. Ces films sont les brouillons. La suite, c’est le chef-d’œuvre.
Trinita Strikes Back (Et Encore)
En 1970, Enzo Barboni, qui signe sous le pseudonyme E.B. Clucher, histoire de faire américain sur les affiches, réalise On l’appelle Trinita. Le film dure 1h53, est produit en Italie pour une poignée de lires, et va devenir pendant seize ans le plus gros succès du box-office transalpin. En France, il cumule 2 624 948 entrées ; en Allemagne, 5 946 000 ; en Italie, 8 742 787. Pour un western parodique sur des mormons, c’est franchement pas mal.
La recette est là, définitive : Trinita (Hill), vagabond fainéant mais tireur d’élite, retrouve son demi-frère Bambino (Spencer), shérif malgré lui impliqué dans des embrouilles de ranch. Ensemble ils défendent une colonie de mormons contre un propriétaire véreux. Le scénario tient sur un post-it. C’est le génie absolu du dispositif : personne ne vient pour le scénario. On vient pour la chorégraphie des baffes, pour les scènes de bouffe où Spencer engloutit des quantités proprement indécentes de haricots, pour le sourire en coin de Hill et les yeux plissés de Spencer qui commence à s’énerver.
La suite, On continue à l’appeler Trinita (1971) par le même Barboni, confirme l’explosion : 14 554 000 entrées pour cette seule suite. Le duo est une machine à fantasme populaire européen. Bambino et Trinita sont devenus des demi-dieux.
On peut voir la bande-annonce française d’époque de On l’appelle Trinita sur YouTube, un document en soi.
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Des Cowboys aux Flics de Miami : la Mue
Les années 70, c’est la diversification. Conscients que le western spaghetti s’essouffle, même Leone passe à autre chose, Hill et Spencer sortent des plaines poussiéreuses pour investir des terrains contemporains. Les Deux missionnaires (1974) les déguise en hommes d’Église. Pair et Impair (1978) en fait des agents infiltrés dans un réseau de paris sportifs truqués.
Mais le sommet de cette période, c’est Deux super-flics en 1977. Toujours Barboni derrière la caméra. Deux vagabonds débarquent à Miami les poches vides, tentent un casse de supermarché qui foire lamentablement, et se retrouvent à jouer les policiers motards infiltrés pour démanteler un réseau criminel. La scène où Hill poursuit des malfrats en deltaplane au-dessus de Miami reste dans les annales du genre. Les bagarres sont devenues des numéros de music-hall : les méchants volent à travers les décors en arcs parfaits, le bruit des coups est volontairement cartoon, et Spencer martyrise les crânes de ses adversaires avec une régularité métronome. C’est le film d’action le plus pacifiste de l’histoire du cinéma.
L’Allemagne, leur Deuxième Pays (et Probablement Leur Vrai)
En Italie, ils sont des stars. En France, des classiques du dimanche après-midi. Mais c’est en Allemagne que le phénomène atteint un niveau cliniquement déraisonnable. En huit films, le duo cumule près de 50 millions d’entrées dans le seul pays germanophone. Cinquante millions. En Allemagne. Pour des films italiens doublés. Les doublages allemands ont souvent ajouté une couche supplémentaire d’humour situationnel, au point que certains fans préfèrent les versions doublées aux originales, ce qui est objectivement un peu dingo mais qui explique la loyauté transgénérationnelle du public teuton. En 2016, à la mort de Bud Spencer (le 27 juin, à 86 ans), l’Allemagne a pleuré comme si elle perdait un chancelier.
La popularité derrière le Rideau de fer n’est pas en reste : dans les pays du bloc communiste, leurs films représentaient une des rares fenêtres sur la culture occidentale à passer sans encombres les filtres de la censure. Humour sans prétention, héros sympathiques, pas de politique explicite. En Hongrie, en Pologne, en Tchécoslovaquie, Hill et Spencer sont des icônes. L’insouciance comme acte de résistance, c’est quand même un beau programme.
Cul et Chemise, et Tout le Reste du Catalogue
Bud Spencer, pour rappel, Carlo Pedersoli était nageur de compétition de niveau olympique, représentant l’Italie dans les années 50. On ne sait pas si ça lui a appris à envoyer des patates, mais on préfère ne pas tester.
Cul et chemise (1979) les envoie en Afrique combattre des braconniers. Salut l’ami, adieu le trésor ! (1981), réalisé par Sergio Corbucci (le monsieur derrière Django et Le Grand Silence), les propulse sur une île du Pacifique à la recherche d’un trésor japonais de la Seconde Guerre mondiale. Ces deux films illustrent la règle d’or de leur cinéma : le décor change, la formule reste. Comme un bon sandwich : peu importe le pays, la recette du pain ne bouge pas.
Le meilleur de cette période annexe reste Pair et Impair (1978), pour l’équilibre parfait entre les deux personnages et une séquence de football américain où les têtes des méchants font office de ballons. Oui, vraiment.
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Les Années 80 : Quand la Formule Commence à Prendre de l’Âge
Quand faut y aller, faut y aller ! (1983), Double Trouble (1984), Les Super Flics de Miami (1985) : les années 80 voient le cinéma populaire italien entrer en crise profonde, concurrencé par Hollywood et la télévision. Les budgets se compriment. La créativité aussi, un peu. Les critiques s’agacent de la répétition. Le public, lui, continue de venir, par fidélité, par affection, par habitude d’enfance.
Parallèlement, chacun développe sa carrière solo. Hill passe derrière la caméra avec Don Camillo (1983) puis avec Petit papa baston (1994). Spencer enchaîne quelques productions sans son comparse. La mécanique du duo se grippe doucement, comme une vieille voiture qu’on aime encore mais qu’on ne sort plus tous les dimanches.
En 1994, ils reforment le duo pour Petit papa baston, leur dix-septième film ensemble. C’est le film de trop, le flop absolu, la fin officielle d’une association parmi les plus lucratives de l’histoire du cinéma européen. Certaines choses n’auraient pas dû avoir de suite. Mais c’est difficile de dire adieu.
Notre Palmarès, Partial et Assumé
1. On l’appelle Trinita (1970, E.B. Clucher), Le film fondateur, celui qui a tout inventé. Imparable.
2. Deux super-flics (1977, E.B. Clucher), La formule à son zénith urbain. La scène du deltaplane justifie à elle seule le visionnage.
3. On continue à l’appeler Trinita (1971, E.B. Clucher), La confirmation, avec 14 millions d’entrées à la clé.
4. Salut l’ami, adieu le trésor ! (1981, Sergio Corbucci), L’aventure exotique la plus réussie, avec un Corbucci visiblement en vacances mais pas inactif.
5. Pair et Impair (1978, E.B. Clucher), Pour la séquence de football américain, et parce que le casting des seconds rôles est particulièrement savoureux.
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Mon Nom Est Personne (Et Ce N’est Pas Fini)
En 2025, Terence Hill, un cowboy pacifiste, le documentaire lui étant consacré, rappelle la trajectoire d’un acteur qui n’a jamais eu besoin de Hollywood pour devenir une icône mondiale. Et selon Le Figaro, Hill, 85 ans, s’apprêterait à remettre le chapeau de cowboy pour une suite de Mon nom est Personne, tournage prévu à l’automne 2025.
Spencer, lui, est parti en 2016. Pedersoli le nageur, l’acteur, l’homme aux mains de fer et au cœur en or, comme dit le cliché, mais certains clichés existent parce qu’ils sont vrais. L’Allemagne a fait son deuil en pleurant à chaudes larmes. En France, on a repassé Trinita à la télé le dimanche suivant, comme d’habitude, comme si de rien n’était. C’était probablement la plus belle façon de lui dire au revoir.
Et pour ceux qui veulent initier la prochaine génération au genre : les deux compères ont aussi leur entrée complète sur NRmagazine Bud Spencer et Terence Hill, où la filmographie complète attend patiemment. Cinquante millions d’entrées en Allemagne, ça ne s’oublie pas d’un claquement de doigts. Ni d’une baffe.
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