Rappelons les faits pour les retardataires : Disclosure Day sort en France le 10 juin 2026, soit deux jours avant les États-Unis, ce qui est déjà une forme de politesse diplomatique de la part d’Universal. Le film a été tourné entre Atlanta, le New Jersey et New York, produit par Amblin Entertainment, distribué par Universal Pictures International, et porte la signature d’un duo de choc déjà rodé au sang : Steven Spielberg à la réalisation, David Koepp au scénario. Le même Koepp qui avait pondu Jurassic Park, La Guerre des Mondes et, on préfère ne pas trop y penser, Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal. On lui pardonne.
Rencontres du Troisième Âge
On ne va pas se mentir : quand Spielberg annonce un film sur les extraterrestres, la première réaction est un mélange de Pavlov et de sueur froide. Rencontres du Troisième Type (1977), c’est l’un des dix films qui ont redéfini ce que le cinéma grand public pouvait raconter. Alors forcément, Disclosure Day traîne ce spectre derrière lui comme une casserole cosmique. Sauf que Spielberg ne cherche pas à se citer lui-même, il cherche à répondre à sa propre question posée il y a presque cinquante ans. Là-bas, on se demandait si on était seuls. Ici, on sait qu’on ne l’est pas. Et la question devient : qu’est-ce qu’on fait de ça, maintenant ?
L’angle est redoutablement contemporain. Margaret Fairchild, Emily Blunt, éblouissante, est présentatrice météo à Kansas City, Missouri, sorte d’archétype de la célébrité locale à coiffure parfaite, jusqu’au moment où elle commence à parler russe couramment sans l’avoir appris et à connaître la vie entière de parfaits inconnus. En parallèle, Daniel Kellner (Josh O’Connor, solennel comme un saint en fuite) est un expert en cybersécurité qui a volé des fichiers classifiés prouvant que l’agence Wardex, société fantôme sous contrat gouvernemental depuis des décennies, a géré, dissimulé et activement exploité des contacts avec des êtres non-terrestres. Les deux trajectoires se percutent avec la grâce d’un météore, et c’est parti pour deux heures vingt-cinq de course-poursuite paranoïaque avec des enjeux à sept milliards d’habitants.

Blunt Trauma
Si Disclosure Day tient la route sur 2h25 sans que personne ne regarde sa montre, c’est d’abord grâce à Emily Blunt. Son personnage de Margaret Fairchild est un tour de force d’équilibre : drôle sans être ridicule, terrifiée sans être hystérique, magnétique à chaque plan. Variety l’avait dit dès les premières projections presse en mai : « Spielberg’s best film in 20 years » et un concert de louanges unanimes pour Blunt, pressentie pour les prochains cycles de récompenses. Ce n’est pas usurpé. La façon dont elle passe en quelques secondes de l’abattement à une résolution presque mystique, sans jamais décrocher de la réalité du personnage, c’est la définition de ce qu’on appelle une performance de tête d’affiche. Elle porte le film sur les épaules et elle ne trébuche pas une seule fois.
Josh O’Connor, de son côté, joue la partition inverse : là où Blunt explose vers l’extérieur, lui rentre dans les os. Son Daniel Kellner est habité par une résolution de martyr qui finit par contaminer le spectateur. On n’est pas loin du meilleur de lui-même dans Challengers, un acteur qui sait ne rien faire à l’écran et que ça soit passionnant à regarder. Colin Firth en grand méchant corporatiste (Noah Scanlon, directeur de Wardex) est une surprise agréable pour quelqu’un dont les rôles les plus marquants étaient soit un roi bègue soit un agent secret en costume Savile Row. Le voir incarner la froideur bureaucratique de la dissimulation officielle, et y croire, c’est une forme de petite victoire. Eve Hewson, dans le rôle de Jane, ancienne religieuse et partenaire de Daniel, vole plusieurs scènes avec une économie de moyens qui force le respect.
Koepp ne Dors pas Bien La Nuit (Et C’est Tant Mieux)
Le scénario de David Koepp est ce qu’il fait de mieux : un mécanisme d’horlogerie à suspense qui ne se donne jamais le temps de respirer mais qui ménage, dans ses interstices, des moments d’une vraie densité émotionnelle. Le film pose des questions sérieuses, le droit du public à la vérité, la foi face à l’irréfutable, l’instrumentalisation politique de la peur de l’étranger, sans jamais s’alourdir de son propre propos. Ce n’est pas un film à thèse, c’est un film à moteur. Quelques fils narratifs restent délibérément ouverts (le rôle exact de Colman Domingo, dont le personnage Hugo Wakefield semble en savoir bien plus qu’il ne dit), ce qui agace légèrement en sortant de salle mais donne rétrospectivement l’impression d’un monde qui existe au-delà des bords du cadre.
L’intrigue se fait d’ailleurs un plaisir de coincer ses protagonistes dans des situations absurdes avec une logique implacable. Il y a une scène de poursuite en plein milieu d’un show de catch professionnel, oui, du catch, avec des lutteurs masqués, qui représente à elle seule ce que Spielberg fait mieux que tout autre réalisateur de sa génération : transformer le grotesque en tension pure. On rit, on serre les dents, et on ne sait plus très bien lequel des deux prend le dessus. C’est dingo, et c’est voulu.

Williams à l’Os
John Williams. À 94 ans. Au générique d’un film de science-fiction. On ne fera pas semblant que c’est anodin. La partition de Disclosure Day, éditée le 12 juin chez Back Lot Music en format numérique et chez Waxwork Records en vinyle, est à contre-courant de ce que la majorité des critiques attendaient. Pas de grand thème tonitruant à la E.T., pas de fanfare qui se prend pour une révélation divine. Williams choisit une approche tonale et atmosphérique, plus proche de Munich que de Rencontres du Troisième Type. Des textures, des suspensions harmoniques, une tension qui ne se résout jamais vraiment. Le score accompagne le film comme une mauvaise conscience. C’est peut-être sa musique la plus adulte depuis des années, et c’est un peu poignant d’y penser trop longtemps.
Le Vieux Lion n’a Pas Perdu ses Crocs
Ce qui frappe dans Disclosure Day, c’est que Spielberg ne cherche pas à se réinventer. Il n’a aucune raison de le faire. Il affine, il concentre, il élague. La mise en scène est d’une efficacité presque cruelle, des transitions qui claquent, un découpage qui ne laisse jamais le spectateur trouver ses marques, une grammaire visuelle signée Janusz Kamiński (directeur de la photographie attitré de Spielberg depuis La Liste de Schindler) qui baigne les scènes d’une lumière légèrement désaturée, entre le documentaire et le rêve éveillé. Ça ressemble à un film qui sait exactement ce qu’il veut raconter et comment. C’est le rêve ultime du grand spectacle en salle.
Le Guardian résumait ça avec une formule qu’on aurait aimé trouver la première : « Close encounters of a deferred kind ». Cinquante ans après la question posée à Devils Tower, Spielberg donne enfin sa réponse. Elle n’est pas rassurante. Elle n’est pas simple. Mais elle est humaine, à tous les sens du terme, y compris ceux qui font un peu mal.
Colman Domingo, deux fois nommé aux Oscars pour Sing Sing et Rustin, compose un Hugo Wakefield aux motivations délibérément opaques, quelque part entre le mentor providentiel et le personnage qui va nous trahir dans l’acte trois. Spoiler : on ne dira rien. Mais la scène où il croise le regard de Margaret pour la première fois dans la deuxième partie du film vaut à elle seule le prix de la place.
Quelques Pierres dans le Cosmos
On ne va pas non plus prétendre que Disclosure Day est parfait. Quelques séquences du deuxième acte se traînent légèrement, une ou deux scènes d’exposition habillées en dialogue qui auraient mérité d’être resserrées de cinq minutes. Et le film se permet une ou deux métaphores religieuses un peu appuyées autour du personnage de Jane Blankenship (la foi face à la preuve physique de l’au-delà) qui frôlent la surlignage. Koepp a les mêmes défauts depuis Jurassic Park : il aime bien qu’on comprenne ce qu’il dit. Des fois, on aurait préféré qu’il nous fasse confiance.
Reste que le film tient sa promesse de bout en bout. 2h25 qui se mangent sans regarder l’heure, ce qui est en soi une forme de miracle pour un film estival produit par un studio majeur en 2026. Le classement PG-13 est honnête, il y a de la violence, quelques images qui piquent, du langage qui ne passe pas à table en famille, mais rien qui ne dépasse l’ambition d’un spectacle taillé pour le grand écran, en IMAX si possible, avec des gens autour de vous qui gasperont aux bons moments.

Verdict : Ferme Ta Gueule et Prends un Billet
Disclosure Day est un événement dans le sens premier du terme, pas au sens du communiqué de presse qui beugle « film événement » pour chaque sortie de Marvel depuis 2010. Un film où un réalisateur de 79 ans revient sur ses obsessions fondatrices avec la sérénité de quelqu’un qui n’a plus rien à prouver et justement, pour cette raison, prouve tout. Emily Blunt livre ce qui est sans doute l’une des meilleures performances féminines de l’année. John Williams signe une partition qui va nous hanter. Et l’ensemble tient la route avec une maîtrise artisanale qui fait honte à 80% de la production blockbuster contemporaine.
La question que posait Spielberg en 1977 a enfin sa réponse. Elle était devant nous depuis le début. Ce n’est pas une fin. C’est juste qu’on commence à comprendre les implications.
Disclosure Day, De Steven Spielberg. Scénario : David Koepp. Avec Emily Blunt, Josh O’Connor, Colin Firth, Eve Hewson, Colman Domingo. Musique : John Williams. Image : Janusz Kamiński. Produit par Amblin Entertainment / Universal Pictures. Durée : 2h25. Classement : PG-13. En salles en France depuis le 10 juin 2026.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.




