En 1996, la science-fiction n’était pas encore cette machine à franchises qui avale tout sur son passage. Elle pouvait encore être un blockbuster braillard, une satire vénéneuse, un délire de drive-in ou un objet culte bricolé à la main. Et ça, franchement, ça change tout.

Pour remettre les pendules à l’heure, le box-office américain de 1996 raconte une histoire bien plus désordonnée qu’on ne l’imagine aujourd’hui. Cette année-là, des titres comme Independence Day, Twister, Mission: Impossible, 101 Dalmatians, The Birdcage ou The Nutty Professor se sont partagés le haut du panier, dans un paysage où les suites n’écrasaient pas encore tout le reste. Dans le top 50 des recettes aux États-Unis, on ne trouve qu’une poignée de prolongements de franchises, dont Star Trek: First Contact et Homeward Bound II: Lost in San Francisco. Autrement dit : le cinéma de studio n’avait pas encore totalement verrouillé la porte derrière lui. La SF, elle, naviguait entre plusieurs eaux, du film catastrophe au pastiche, du spectacle militaire au cauchemar satirique. C’était un genre moins rentable par défaut, donc plus libre par accident.

Et c’est précisément dans ce bazar-là que 1996 a sorti quelques-unes de ses meilleures cartouches de science-fiction.

Quand la Terre explose, le public applaudit

On commence forcément par Independence Day, sorti chez 20th Century Studios et réalisé par Roland Emmerich. Le film n’a rien d’un chef-d’œuvre au sens académique, et il n’a jamais cherché à l’être. Son budget d’environ 75 millions de dollars a servi à fabriquer une cathédrale de destruction : la Maison-Blanche pulvérisée, les villes éventrées, les avions qui zigzaguent dans un ciel en feu, tout y passe. Le film a rapporté plus de 800 millions de dollars dans le monde, ce qui, pour un objet aussi bruyant, tient presque de la blague cosmique.

Mais ce qui fait sa force, c’est justement son culot. Emmerich recycle le cinéma catastrophe des années 1970, le gonfle aux stéroïdes numériques et le vend comme un rêve de guerre totale contre l’invasion extraterrestre. Will Smith y impose un charisme de fer de lance, Jeff Goldblum joue Jeff Goldblum comme on signe une partition, et Bill Pullman transforme son discours présidentiel en moment de communion pop. Le film est idiot par endroits, oui, mais c’est un idiot qui sait exactement comment faire lever une salle.

Snake Plissken, ou le retour du sale gosse

Avec Escape from L.A., John Carpenter reprend son propre jouet et le tord encore un peu. Sorti chez Paramount, avec un budget d’environ 50 millions de dollars, le film prolonge Escape from New York en version plus grotesque, plus acide, plus fauchée dans l’âme même si pas dans les chiffres. Kurt Russell y revient en Snake Plissken, silhouette mythologique au cache-œil, version cartoon de l’anti-héros américain. Le décor est un Los Angeles devenu prison, et Carpenter s’en sert pour tirer à vue sur le conservatisme, la morale télévangéliste et la pantomime du pouvoir.

Le film a fait un flop à sa sortie, ce qui n’a rien d’étonnant : il arrive trop tard pour le grand public, trop tôt pour le culte immédiat, et trop bizarre pour les comptables du studio. Pourtant, il y a là une liberté de ton qui manque à tant de blockbusters plus propres sur eux. Steve Buscemi, Bruce Campbell, Pam Grier, Peter Fonda : le casting ressemble à un carnaval de seconds rôles en roue libre. C’est du cinéma de contrebande, et ça fait un bien fou.

Le Borg, le sang et la grande machine à frissons

Star Trek: First Contact, huitième film de la franchise, signé Jonathan Frakes, reste l’un des plus solides dérivés de Star Trek: The Next Generation. Là où la série télé cultivait la réflexion, le film embrasse franchement l’action, sans renier son ADN. On y retrouve le capitaine Picard, hanté par son assimilation passée par les Borg, et cette blessure intime donne au récit une tension presque shakespearienne. Patrick Stewart, évidemment, tient l’écran avec cette autorité de monstre sacré qui n’a pas besoin d’élever la voix pour imposer le respect.

Le film joue aussi une carte très maligne : le body horror. La Borg Queen, incarnée par Alice Krige, injecte une sensualité mécanique et une cruauté chirurgicale dans un univers qui pouvait parfois devenir trop lisse. Brent Spiner, en Data, traverse quelques scènes de transformation qui donnent au film un petit supplément de malaise très bienvenu. C’est la preuve qu’une franchise peut encore se réinventer sans se dissoudre dans le fan service mou.

Les Martiens rigolent, les humains prennent cher

Sorti quelques mois après Independence Day, Mars Attacks! de Tim Burton agit comme un antidote empoisonné. Là où Emmerich demande au public de vibrer pour la survie de l’humanité, Burton regarde l’humanité se faire broyer avec un sourire en coin. Le film, produit par Warner Bros., s’inspire des cartes à collectionner Topps de 1962 et aligne un casting délirant : Jack Nicholson, Glenn Close, Natalie Portman, Martin Short, Pierce Brosnan, Sarah Jessica Parker, Michael J. Fox, Danny DeVito, Jack Black, Tom Jones… la liste ressemble à une soirée où tout Hollywood aurait perdu ses clés.

Le vrai gag, c’est que le film ne cherche jamais à sauver qui que ce soit. Les Martiens sont des petits monstres au cerveau apparent, absurdes, cruels, presque enfantins dans leur plaisir de tout réduire en cendres. Burton fait du chaos une farce et du carnage une blague de très mauvais goût, donc de très bon goût. Oui, le film a divisé. Oui, il a longtemps traîné une réputation de gros four. Mais vu d’aujourd’hui, il ressemble surtout à une satire qui n’a pas voulu se tenir tranquille. Et ça, dans un Hollywood qui adore les récits bien coiffés, c’est presque un acte de sabotage.

Riff, riff, hourra

En tête de cette petite arche de la SF de 1996, on trouve Mystery Science Theater 3000: The Movie, adaptation cinéma d’un programme culte né sur une chaîne locale du Minnesota avant de devenir une obsession de nuit pour les nerds de tout poil. Le principe reste génial : faire subir à un malheureux des films calamiteux pendant que des silhouettes commentent tout en direct, comme si la critique devenait une performance comique à part entière. Le long métrage, distribué par Universal Pictures, garde cette mécanique et l’étire sur 74 minutes, ce qui est presque une politesse à l’égard du spectateur.

Ce qui frappe, c’est la manière dont le film transforme la médiocrité en matière première. Le cinéma n’y est pas sacré, il est rejoué, démonté, ruminé. Et cette idée-là, en 1996, avait quelque chose de très moderne : la culture pop commençait déjà à se regarder elle-même dans le miroir, à se moquer de ses propres artifices, à faire de l’ironie un réflexe de survie. Le film dit une chose très simple : un mauvais film n’est jamais vraiment perdu s’il sait encore faire rire.

Au fond, c’est peut-être ça, le charme un peu tordu de la SF de 1996 : elle n’essaie pas d’être propre, elle n’essaie pas d’être sérieuse en permanence, elle accepte le ridicule comme moteur narratif. Entre l’invasion alien, le remake déguisé, la satire martienne et la télé qui se moque du cinéma, on a là un instantané d’époque où le genre n’avait pas encore été entièrement mis au pas. Et on se dit qu’un peu de ce désordre-là ne ferait pas de mal aujourd’hui. Après tout, la poule aux œufs d’or des studios pond souvent très bien quand on la laisse courir sans laisse. Ou presque.

Part.
Laisser Une Réponse