On a tellement collé Sergio Leone au western spaghetti qu’on en oublie presque le reste de la bande. Mauvaise habitude : derrière le mythe du « man with no name », il y a tout un bataillon de films plus sales, plus cruels, parfois plus bizarres, qui ont fabriqué le genre à leur façon.

Le western spaghetti, né dans l’Europe des années 1960, n’est pas qu’une affaire de lunettes de soleil, de poussière et de Morricone en état de grâce. C’est aussi une industrie transnationale, produite à coups de coproductions italiennes, espagnoles et allemandes, tournée vite, montée sec, pensée pour remplir les salles à une époque où le western américain commence à fatiguer. Leone, bien sûr, a imposé la grammaire la plus visible avec Pour une poignée de dollars en 1964, puis Le Bon, la Brute et le Truand en 1966. Mais réduire le sous-genre à ce seul Olympe, ce serait comme croire que le rock s’arrête à Led Zeppelin. On perdrait la moitié du bazar, et franchement ce serait dommage.

Alors oui, on va laisser Leone sur son piédestal et regarder ce que les autres ont fait avec le flingue, la boue et le mythe.

Corbucci met la neige sur le cercueil

En réalité, si Sergio Leone a bâti le temple, Sergio Corbucci a souvent préféré y mettre le feu. Avec Django (1966), Franco Nero traîne un cercueil comme d’autres traînent un passé, et le film balance une violence sèche, presque punk avant l’heure. Le succès du film a été tel qu’il a nourri une postérité démente, jusqu’à Django Unchained de Quentin Tarantino, qui n’a pas juste emprunté le nom pour faire joli. Corbucci, lui, ne cherchait pas à être élégant : il cherchait à faire mal, à faire vite, à faire fort. Et ça, le genre ne l’a jamais vraiment oublié.

La même logique traverse Le Grand Silence (1968), sans doute son chef-d’œuvre le plus radical. Jean-Louis Trintignant y joue un pistolero muet dans un décor enneigé, ce qui suffit déjà à faire dérailler le western classique. Le film a d’ailleurs connu un échec commercial à sa sortie avant de devenir culte, preuve qu’un box office peut se planter et que les cinéphiles, eux, finissent parfois par réparer les dégâts. Klaus Kinski en sadique glacé, la fin désespérée, le paysage comme tombeau : on tient là un western qui ne cherche pas la rédemption mais l’asphyxie. Pas très vendeur sur une affiche, mais diablement efficace.

Les autres Sergio ne sont pas des figurants

Autre valeur sûre du lot : Sergio Sollima. Avec Le Dernier Face à face (1967), il prend Gian Maria Volonté, acteur caméléon par excellence, et le fait glisser d’un professeur malade et timoré vers une figure de pouvoir de plus en plus trouble. C’est le genre de film qui adore regarder ses personnages se contaminer mutuellement, comme si la frontière entre civilisé et hors-la-loi n’avait jamais tenu qu’à un chapeau. Sollima, avec son scénariste Sergio Donati, ne filme pas seulement des hommes armés : il filme la circulation du désir de violence. Le western spaghetti, chez lui, devient une expérience morale bien plus qu’un simple défilé de revolvers.

Dans la même veine, Le Grand Silence n’est pas seul à tordre le mythe. Colorado ? Non. Ici, on parle de Le Dernier Face à face, de La Resa dei conti en version originale, et de cette manière très italienne de transformer le western en laboratoire politique. On n’est plus dans la conquête de l’Ouest, mais dans la contamination des consciences. C’est plus sale, plus ambigu, et c’est précisément pour ça que ça tient encore debout.

Lee Van Cleef, ce demi-dieu à la mâchoire en granit

Il faut aussi parler de Lee Van Cleef, parce qu’à ce stade il n’est plus un second rôle : il est une institution. Dans Death Rides a Horse (1967) de Giulio Petroni, il partage l’affiche avec John Phillip Law dans un récit de vengeance à deux voix, porté par une partition d’Ennio Morricone qui fait déjà entendre des échos de future mythologie. Van Cleef y impose ce mélange de lassitude et de menace qui fait tout son prix. Il n’a pas besoin de crier pour dominer le cadre ; il suffit qu’il regarde dans la bonne direction et le film se redresse.

On retrouve la même mécanique dans Le Grand Silence ou Sabata (1969), signé Gianfranco Parolini, où Van Cleef joue un tireur plus malin que tout le monde, avec cette ironie sèche qui transforme chaque scène en petit numéro d’équilibriste. Sabata lance même une mini-franchise, preuve que le western spaghetti savait déjà penser en séries avant que Hollywood ne se mette à recycler ses licences jusqu’à l’os. Van Cleef, c’est le visage parfait d’un genre qui adore les hommes fatigués mais jamais résignés.

Quand le genre se met à bifurquer

Le plaisir du western spaghetti, c’est aussi sa capacité à bifurquer sans prévenir. Le Retour de Ringo (1965), avec Giuliano Gemma, reprend la logique du retour au pays et de la vengeance masquée, mais en la teintant d’une ironie presque mythologique : un héros qui se déguise en fleuriste pour reprendre sa ville, on n’est pas loin d’une farce antique passée au filtre de la poussière. Le film doit beaucoup à sa structure d’odyssée déguisée et à la musique d’Ennio Morricone, encore lui, toujours là quand il faut faire monter la tension d’un cran.

Et puis il y a Une balle pour le général (1966), où Gian Maria Volonté joue un révolutionnaire mexicain entraîné dans une histoire de trahison. Le film a le bon goût de ne pas réduire la révolte à un simple décor d’action : il la traite comme une zone de friction politique, avec des alliances qui pourrissent, des loyautés qui se fissurent et des coups de feu qui arrivent toujours un peu trop tard. Ce n’est pas du western décoratif, c’est du western qui transpire. Et ça change tout.

Le genre, ce sale gosse qui refuse de rentrer dans le rang

Ce qui relie ces films, au fond, ce n’est pas seulement une époque ou une géographie de production. C’est une manière de prendre le western américain par le col et de lui dire : « on va voir si tu tiens encore debout ». Les Italiens ont injecté du cynisme, de la cruauté, du grotesque, parfois de la comédie, parfois du désespoir pur. Ils ont aussi compris très tôt qu’un héros pouvait être un escroc, un lâche, un opportuniste, ou les trois à la fois. Le genre y a gagné une liberté folle, et le cinéma populaire, un terrain de jeu bien plus vaste que ce qu’Hollywood osait alors proposer.

Dans cette histoire, Leone reste évidemment le fer de lance, mais il n’est ni le seul ni forcément le plus sauvage. Corbucci, Sollima, Petroni, Parolini et les autres ont chacun tiré leur balle dans le pied du western classique pour mieux le faire repartir autrement. C’est pour ça qu’on continue d’y revenir : pas pour le confort, mais pour la secousse. Le western spaghetti n’est pas un sous-genre de plus ; c’est une machine à fantasmes qui a appris à mordre.

Et si on devait vraiment choisir un camp, on prendrait peut-être celui des films qui n’ont pas eu la bénédiction de Leone. Ceux-là ont souvent le goût le plus étrange, le plus sec, le plus tenace. Le genre adore les rois, mais il se souvient surtout des bandits. C’est là que ça devient intéressant, non ?

Part.
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