Diffusé le 21 mai 2026 sur CBS, « Across the Pond » ferme la saison 5 avec une idée simple, presque bête sur le papier : un voyage à Londres pourrait décider du sort de Woodstone, tandis que Sam doit saisir une occasion professionnelle loin du manoir. CBS vend l’épisode comme un final où « a trip abroad could determine Woodstone’s fate ». Traduction : les morts vont devoir traverser un océan sans avoir le droit de monter dans l’avion. Sympa, le purgatoire.
Le programme garde ainsi sa méthode préférée : partir d’un enjeu immobilier assez terre-à-terre, y coller une généalogie improbable, deux ou trois traumatismes vieux de deux siècles et un fantôme qui panique pour rien. Ce n’est pas une révolution formelle. Ce n’est pas le but. Ghosts sait surtout transformer le confort télévisuel en petit piège à émotions.
Quand la maison est hantée depuis trois siècles, mais que le pire reste un comité d’urbanisme.
Le data center de la peur
Le danger qui plane sur Woodstone ne vient donc pas d’une entité démoniaque sortie d’un couloir sombre. Il vient d’une société décidée à remplacer le manoir par un centre de données. Le maire Tad, incarné par Justin Kirk, vend sa part de la propriété et pousse Sam et Jay à jouer leur dernière carte : faire inscrire Woodstone comme monument historique. Paramount+ précise que la transaction force le couple à défendre l’héritage du lieu contre ce projet immobilier.
Le gag fonctionne parce qu’il ne reste pas seulement un gag. Depuis son lancement, Ghosts raconte une maison dont les occupants sont littéralement l’histoire du pays : une mondaine de l’âge d’or, un officier révolutionnaire, un Viking, une chanteuse de jazz, un autochtone Lenape, un financier des années 1990, un scout des années 1980. Tous sont morts à des époques différentes, tous ont conservé leurs manies, leurs humiliations, leurs angles morts. Et voilà qu’un projet de modernisation vient faire table rase de ce bazar humain.
En face, un data center n’a pas de visage, pas de mémoire, pas de vie intérieure — à part peut-être un fichier Excel intitulé « rentabilité prévisionnelle v8 final DEFINITIF ». La série ne prétend pas disséquer l’économie numérique, faut rester calme. Mais elle pose une opposition assez nette : une demeure abîmée, chargée de récits contradictoires, contre une infrastructure conçue pour conserver des données sans garder la moindre trace humaine. Les fantômes sont des archives qui parlent trop fort.
God save the Ghosts
Pour sauver Woodstone, Nancy devient la clef du dossier. Le fantôme des sous-sols, joué par Betsy Sodaro, découvre une ascendance royale qui pourrait offrir au manoir la légitimité historique nécessaire. La série adore ce type de retournement : prendre un personnage jusque-là traité comme une nuisance comique, lui filer une origine improbable, puis laisser l’émotion s’infiltrer par la porte de derrière.
Nancy, c’est longtemps la voix rauque qui remonte de la cave pour réclamer de l’attention ou foutre le bordel. La faire passer de « fantôme relou du sous-sol » à potentiel lien avec la couronne britannique aurait pu relever du pur bouton scénaristique. Sauf que l’épisode utilise ce statut nouveau pour déplacer le regard sur elle. Qui décide de la valeur d’un mort ? Une lignée prestigieuse ? Un portrait dans une galerie ? Un morceau de papier trouvé à Londres ? Ou le fait qu’elle occupe les lieux depuis des siècles sans avoir demandé à devenir la gardienne de quoi que ce soit ?
Jay, Kyle et Pete partent donc de l’autre côté de l’Atlantique. Une équipe composée d’un vivant qui ne voit pas les fantômes, d’un autre vivant qui les voit trop bien, et d’un scout décédé avec une flèche plantée dans le cou. On a connu des escouades plus rassurantes. Mais c’est aussi ce qui rend l’épisode agréable : le final ne s’enferme pas dans l’habituel dispositif du manoir et exploite enfin la possibilité d’un ailleurs.
Le Royaume-Uni reçoit des touristes, des archivistes et un mort qui voudrait probablement faire valider son passeport.

Sam, I am
L’autre moitié de « Across the Pond » repose sur Sam. Rose McIver la joue depuis 2021 comme une héroïne de sitcom qui a dû apprendre à vivre avec le fait que son cerveau abrite une permanence surnaturelle ouverte 24 heures sur 24. Une carrière peut attendre ? Une crise de couple chez les morts, beaucoup moins. Une réunion importante ? Thor a peut-être besoin d’expliquer sa solitude en hurlant. Un moment de calme ? Isaac a préparé 40 minutes de monologue sur la guerre d’Indépendance.
Cette fois, Sam reçoit une opportunité autour de son scénario et ne peut pas accompagner Jay. L’enjeu paraît modeste à côté du sort de Woodstone, mais il évite justement de réduire Sam à son statut de médiatrice attitrée. La série la laisse exister hors de la maison et hors de la fonction qu’elle remplit pour les autres. Après cinq saisons à porter les drames, les lubies et les crises identitaires de dix morts, ce n’est pas du luxe.
La fiche de Rose McIver sur NRmagazine rappelle l’ampleur de son rôle dans la série : elle reste le point d’entrée des vivants, mais aussi celle qui traduit la folie collective du manoir en décisions concrètes. Sans elle, la bande serait une réunion de copropriété éternelle sans personne pour signer les papiers. Avec elle, c’est pareil, mais on rit davantage.
Jay gagne lui aussi du terrain. Depuis le début, le personnage d’Utkarsh Ambudkar vit au milieu de gens qu’il ne peut ni entendre ni voir. Il nourrit tout le monde, il aide, il s’adapte, il fait confiance à sa femme quand elle répond dans le vide. L’envoyer défendre la maison sur le terrain lui donne un rôle actif, sans chercher à transformer le pauvre type en héros d’action. Jay ne chasse pas les fantômes : il fait ce qu’il peut, et c’est déjà pas mal.
Les morts ont la peau dure
Ce final rappelle pourquoi l’adaptation américaine a survécu aux comparaisons paresseuses avec son aînée britannique. La série originale de la BBC possède une énergie plus sèche, plus britannique aussi, avec sa manière de faire cohabiter le ridicule et le deuil sans souligner les sentiments. La version CBS, développée par Joe Port et Joe Wiseman, est plus généreuse, plus bavarde, parfois plus démonstrative. Ce n’est pas forcément une tare. C’est son format, son réseau, son tempérament.
La BBC rapportait en 2022 que Joe Wiseman avait été frappé par le ton chaleureux de la série d’origine et que l’équipe américaine avait cherché à conserver ce mélange de comédie et de tendresse. Cette parenté se sent encore dans « Across the Pond » : le scénario ne sacrifie pas le gag au suspense, mais il refuse aussi d’évacuer ce qui lie les personnages à Woodstone.
Car le manoir n’est pas un simple décor de sitcom. Il représente ce que chaque personnage refuse de perdre : Hetty y conserve les ruines de son rang social, Isaac sa version grandiose de lui-même, Alberta la possibilité d’être enfin entendue, Sasappis une histoire que les autres ont tenté d’effacer, Pete l’occasion d’avoir une vie sociale après sa mort. Quant à Trevor, il y a trouvé le seul endroit où personne ne lui demande de remettre un pantalon. Chacun son paradis.
Ce lien collectif permet à Ghosts d’éviter le piège de la sitcom à formule. Oui, on connaît le mécanisme : un fantôme veut quelque chose, Sam s’en mêle, Jay soupire, un secret surgit, tout le monde apprend vaguement une leçon. Mais quand la série se rappelle que ses personnages sont coincés là parce qu’ils n’ont pas réglé quelque chose en eux-mêmes, elle touche à une mélancolie plus nette que ne le laisse croire son emballage de comédie CBS.
Sixième sens, sixième saison
« Across the Pond » ne ferme pas les portes de Woodstone. CBS a renouvelé Ghosts pour une saison 6, attendue durant la saison télévisuelle 2026-2027, après des épisodes spéciaux consacrés à Halloween et aux fêtes de fin d’année. Paramount+ confirme le retour de Sam, Jay et leur colocataire décédé à très longue durée. Les morts ne prennent pas de vacances, même quand la grille de CBS change de case.
Cette saison 5 finit donc au bon endroit : sur un manoir sauvé ou en passe de l’être, une dynamique de couple rééquilibrée, et une bande de fantômes dont les histoires peuvent encore être remuées sans trop tirer sur la corde. Le risque existe, évidemment. Toutes les sitcoms qui durent finissent par se répéter, faire revenir les mêmes traumatismes et gonfler l’intrigue jusqu’à lui faire perdre son odeur.
Mais Woodstone n’a pas encore rendu les clés. Et si un data center ose revenir, Thor peut toujours lui lancer une hache. Administrativement, ça devrait faire avancer le dossier.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




