À Toronto, Stuffed débarque comme un objet non identifié : une comédie musicale de taxidermie portée par Jodie Comer et Harry Melling, soit le genre de proposition qui fait lever un sourcil avant de tendre l’oreille. Le film arrive dans un contexte assez savoureux, puisque la présence de Comer à ce même rendez-vous canadien rappelle à quel point l’actrice est devenue une machine à déjouer les attentes (et à changer de peau avec une aisance presque insolente). On la connaît pour sa capacité à passer du drame sec au jeu plus baroque sans jamais perdre le contrôle du cadre ; ici, elle s’attaque à un projet qui, sur le papier, sent la bizarrerie assumée à plein nez. Et franchement, tant mieux.
Le rapprochement avec Prima Facie n’est pas qu’un hasard de calendrier. Dans la grande foire des festivals, Toronto adore ce genre de coïncidences qui racontent une carrière mieux qu’un communiqué : d’un côté, l’adaptation d’un succès de scène, de l’autre, un long métrage qui semble prendre le contrepied total du prestige frontal. Jodie Comer, elle, se retrouve au centre de deux trajectoires qui disent la même chose par des moyens différents : le théâtre filmé d’un côté, le chant macabre de l’autre. Le vrai sujet, ce n’est pas seulement un film étrange, c’est la manière dont Comer continue de transformer chaque apparition en démonstration de liberté.
Un cadavre exquis, version cabaret
Le point de départ de Stuffed a tout du piège délicieux. La taxidermie, art de conservation du vivant mort, offre déjà un terrain de jeu visuel et moral assez tordu pour qu’un cinéaste un peu culotté y voie autre chose qu’un simple décor de freak show. En y ajoutant la musique, le film ne se contente pas de flirter avec le mauvais goût chic ; il cherche une forme de poésie dans ce qui, d’habitude, provoque le malaise. C’est là que le projet devient intéressant. On n’est pas dans le gadget de festival, pas seulement, en tout cas. On est dans une tentative de faire chanter ce que le cinéma préfère souvent garder sous verre.
Ce genre d’objet rappelle une vieille tradition du cinéma anglo-saxon : prendre un motif répulsif et le faire basculer dans l’émotion, voire dans la tendresse. On pense à ces films qui savent que l’étrangeté n’est pas un obstacle au sentiment, mais son accélérateur. La taxidermie, ici, n’est pas qu’un motif de décorateur gothique ; elle devient une métaphore assez limpide de la mise en scène elle-même. Le cinéma embaume, fige, réanime par le montage, le son, la lumière. Stuffed parle peut-être moins de bêtes empaillées que de notre propre besoin de retenir ce qui nous échappe. Pas mal pour un film qui, sur le papier, aurait pu n’être qu’un délire de plus.
Jodie Comer, ou l’art de ne jamais rester au même endroit
Pour Jodie Comer, le projet a quelque chose de presque logique. Depuis ses rôles les plus exposés, l’actrice a construit une image d’interprète caméléon, capable d’absorber les codes d’un genre pour mieux les détourner. Ce qui frappe chez elle, ce n’est pas seulement la précision technique, c’est cette manière de ne jamais laisser le spectateur s’installer trop confortablement. Elle peut être glaciale, vulnérable, drôle, inquiétante, parfois tout cela dans la même scène. Dans Stuffed, cette plasticité prend une dimension supplémentaire : il faut chanter, jouer l’étrangeté sans la souligner, et garder assez d’humanité pour que le film ne se transforme pas en simple attraction de foire.
Harry Melling, de son côté, apporte ce qu’il sait faire de mieux : une présence légèrement de travers, un mélange de fragilité et d’absurde qui donne aux personnages une densité inattendue. On l’a vu souvent dans des rôles où son corps, sa voix, son visage semblaient raconter une histoire parallèle à celle du scénario. Ici, il devient le partenaire idéal d’un film qui semble aimer les silhouettes un peu bancales, les êtres décalés, les tempéraments qui ne rentrent pas dans les cases. Le duo fonctionne précisément parce qu’il n’essaie jamais de faire “normal”. Et c’est là que le film peut toucher juste, au lieu de se vautrer dans son propre culte du bizarre.
Le bizarre, ce vieux copain qui peut vite devenir relou
Évidemment, tout projet de ce type marche sur une ligne de crête. À force de vouloir être singulier, on peut finir par ressembler à tous les autres objets “singuliers” qui encombrent les festivals depuis vingt ans. Le danger est connu : l’excentricité comme alibi, la bizarrerie comme vernis, le numéro de différence comme carte de visite. Stuffed doit donc éviter le piège du petit musée du goût étrange, celui où l’on admire la forme sans jamais sentir la pulsation humaine. Si le film tient, ce sera parce qu’il aura compris qu’un concept n’est pas une fin en soi. Il faut du désir, du rythme, une vraie tension entre le grotesque et le tendre. Sinon, ça fait joli cinq minutes et puis ça s’éteint. Bref, ça sent la naphtaline sous le maquillage.
Mais le simple fait qu’un tel film existe, avec une actrice comme Comer en tête d’affiche, dit quelque chose d’assez réjouissant sur l’espace laissé aux œuvres latérales dans les grands festivals. Toronto reste ce lieu un peu fourre-tout où l’on peut croiser des machines à awards et des objets plus libres, plus tordus, plus imprévisibles. Et c’est souvent dans cette zone intermédiaire que naissent les films qui nous restent en tête, pas parce qu’ils sont parfaits, mais parce qu’ils osent un geste. Stuffed ne promet pas de plaire à tout le monde, et c’est précisément pour ça qu’on a envie de le regarder.
Au fond, le film semble poser une question assez simple, mais pas si bête : qu’est-ce qu’un corps au cinéma, sinon une matière à faire parler, chanter, trembler, mentir ? Si Stuffed tient ses promesses, il pourrait bien transformer la salle en petit théâtre de l’étrange où le macabre a le bon goût de ne pas se prendre au sérieux. Et ça, mine de rien, c’est déjà beaucoup.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




