Roger Ebert n’a pas seulement jugé des films : il a parfois réglé ses comptes avec son propre passé, et Bad News Bears lui a offert un terrain de jeu assez cruel pour ça. Quand Richard Linklater remonte le film de Michael Ritchie avec Billy Bob Thornton, le critique y voit moins une copie polie qu’un sale petit miroir tendu au sport américain.
Pour comprendre le petit séisme, il faut revenir à l’original de 1976, The Bad News Bears, réalisé par Michael Ritchie et porté par Walter Matthau. À l’époque, le film n’a rien d’un gentil divertissement pour l’après-midi du dimanche : c’est une comédie acide sur le Little League, sur la hiérarchie des enfants, sur la fabrication des gagnants et des laissés-pour-compte. Roger Ebert, qui a grandi avec une blessure très précise liée au baseball scolaire, a longtemps gardé une dent contre ce genre de mécanique sociale. Le critique, né en 1942 et disparu en 2013, n’aimait pas seulement les films : il les ramenait souvent à ses propres cicatrices, ce qui donne à ses textes une drôlerie mordante, mais aussi une subjectivité impossible à lisser. Chez lui, le jugement critique n’était jamais séparé du souvenir personnel, et c’est précisément là que le match se complique.
En 2005, Paramount confie à Richard Linklater un remake de The Bad News Bears, avec Billy Bob Thornton en coach fatigué, et le duo John Requa / Glenn Ficarra au scénario. Sur le papier, l’idée a du chien : Thornton, déjà passé par la case anti-héros déglingué avec Bad Santa, semble taillé pour reprendre un personnage de loser magnifique. Sauf que le film arrive avec un boulet au pied : la classification PG-13. Traduction, pour les amateurs de box office et de compromis industriels, on demande à une œuvre née dans la crasse comique de rester présentable pour le plus grand nombre. Résultat, le remake lisse une bonne partie de ce qui faisait la morsure de l’original. On garde la structure, on garde les archétypes, on garde le parcours balisé, mais on retire une partie du venin. Bref, on a le squelette, pas toujours la chair. Et un film sans son mauvais goût, parfois, c’est juste un devoir bien rangé.
Le sport, cette comédie cruelle en short
Ce qui intéresse Ebert dans la version Linklater, ce n’est pas seulement la nostalgie ou l’exercice de style. C’est l’idée que le film démonte le mythe américain du fair-play, cette petite religion de vestiaire qui prétend que l’important n’est pas de gagner mais de participer. Le critique y voit une attaque contre la morale sportive de façade, une manière de rappeler que la compétition fabrique des vainqueurs, des humiliés, des parents hystériques et des enfants déjà classés avant même d’avoir compris les règles. On est loin du feel-good movie propre sur lui. On est plutôt dans une radiographie du péché originel américain : l’obsession de la performance, même chez des gamins qui devraient juste courir après une balle et rentrer manger des frites. Le baseball, ici, n’est pas un sport : c’est une machine à trier les âmes.

Le paradoxe, c’est que Roger Ebert a longtemps préféré cette lecture-là au chaos plus libre du film de 1976. Là où beaucoup de cinéphiles considèrent l’original de Ritchie comme l’évidence absolue, lui a parfois défendu le remake parce qu’il lui semblait plus frontal dans sa charge contre les mythes nationaux. On peut trouver ça discutable, on peut même lever un sourcil jusqu’au plafond, mais la logique se tient : Linklater, en resserrant la satire dans un cadre plus sage, rend peut-être plus lisible ce qu’il perd en insolence. Le film devient moins sale, donc plus immédiatement lisible comme critique. C’est une drôle d’addition, et pas franchement la plus glamour du monde. Parfois, la version la moins libre dit plus clairement ce qu’elle veut cogner.
Thornton, le coach de trop bonne compagnie
Reste Billy Bob Thornton, qui se retrouve au milieu de cette histoire comme un type trop élégant pour le chaos qu’on lui demande d’habiter. Son jeu, souvent fondé sur le flegme, la sécheresse et une forme de lassitude très américaine, fonctionne mieux quand il peut laisser déborder la mauvaise foi ou l’auto-destruction. Ici, le cadre PG-13 le bride, et le personnage perd une partie de sa sauvagerie. Ce n’est pas un échec d’interprétation, non, ce serait trop simple, mais un cas très parlant de collision entre casting et cahier des charges. L’acteur a le bon visage, le bon timbre, la bonne fatigue ; le film, lui, lui demande de rester à bonne distance du bord. Et ça, pour un rôle de looser coachant des gamins mal fichus, c’est un peu ballot. On sent le monstre sacré en version bridée, et ça fait toujours un petit pincement.
Ce dossier dit aussi quelque chose de la manière dont la critique fonctionne quand elle se mêle d’intime. Ebert ne juge pas seulement un remake : il rejoue, à travers lui, une scène de son enfance, sa place au champ droit, son sentiment d’être relégué parmi les seconds couteaux. C’est là que son texte devient plus intéressant qu’un simple verdict de cinéphile : le film lui sert de chambre d’écho. Et si sa préférence pour Linklater peut sembler à contre-courant, elle rappelle une vérité qu’on oublie trop vite entre deux classements et trois nostalgies de comptoir : un remake n’est pas seulement une copie, c’est parfois une nouvelle manière de faire remonter la vase. Le cinéma adore les reprises ; la mémoire, elle, adore les règlements de comptes.
Au fond, Bad News Bears version 2005 n’a pas eu besoin d’être meilleur que l’original pour intéresser Roger Ebert. Il lui a suffi d’être assez mal peigné pour réveiller ce qu’il avait de plus vif : le goût du sport comme théâtre de cruauté, et le plaisir d’un film qui ose encore salir un peu le terrain. Pas très élégant ? Peut-être. Mais le cinéma, quand il commence à trop bien se tenir, finit souvent sur le banc. Et ça, même un critique aussi brillant qu’Ebert ne pouvait pas le laisser passer sans sourire de travers.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




