Mariana Rondón n’a visiblement pas l’intention de ranger ses fantômes au placard. Avec Looking for Sam, la cinéaste vénézuélienne revient à San Sebastián en mode hybride, et Martfilms vient de se greffer à l’aventure.
Le point de départ a de quoi faire lever un sourcil aux amateurs de cinéma latino : le projet, annoncé comme un mélange de documentaire et de fiction, passera par le Forum de coproduction Europe-Amérique latine du festival de San Sebastián. Rien de décoratif là-dedans. Ce rendez-vous, créé pour faire circuler les projets entre producteurs européens et latino-américains, sert souvent de rampe de lancement à des films qui n’ont pas envie d’entrer sagement dans une seule case. Et quand on parle de Mariana Rondón, on sait déjà que la case, de toute façon, elle aime bien la faire sauter.
Pour rappel, la cinéaste n’est pas une inconnue sortie d’un chapeau de festival. En 2013, Bad Hair (Pelo Malo) avait décroché la Coquille d’or à San Sebastián, en imposant une sensibilité rare : une chronique sociale tendue, intime, traversée par les questions d’identité, de classe et de regard. Le film avait révélé une manière de filmer le quotidien sans le lisser, avec cette petite violence sourde qui colle à la peau. Autrement dit, Looking for Sam ne débarque pas comme un caprice d’auteur, mais comme le prolongement logique d’un cinéma qui aime fouiller les cicatrices plutôt que les panser.
Retour de flamme, retour de terrain
Le détail le plus piquant, c’est évidemment le lien direct avec Bad Hair. Looking for Sam suivra deux acteurs principaux du film de 2013, dont Sam Lange, qui incarnait l’enfant au centre du récit. On n’est donc pas dans le simple “same director, new story” vendu à la va-vite par les services de com’. On est plutôt face à une forme de retour au matériau vivant, à une manière de regarder ce qu’il reste d’un film après sa sortie, après les applaudissements, après la circulation dans les festivals et les mémoires individuelles. Le cinéma, ici, se retourne sur lui-même. Et ça, on adore ou on déteste, mais au moins ça a une gueule.
Ce choix du docu-fiction n’est pas un gadget de plus dans la boîte à outils des auteurs en quête de respectabilité. Chez Rondón, le mélange des régimes d’images peut devenir une arme politique : brouiller les frontières entre vécu et récit, entre personnage et personne, entre archive et réinvention. Le projet semble vouloir interroger ce qu’un film laisse derrière lui dans la vie de ceux qui l’ont habité. Pas juste une suite, donc, mais une sorte d’après-coup filmé, ce moment un peu bancal où la fiction refuse de mourir proprement.
Martfilms, l’allié qui sent le bon coup
L’arrivée de Martfilms dans l’équation n’a rien d’anodin. La société mexicaine s’est fait une place dans le paysage du cinéma d’auteur et des coproductions internationales, là où il faut savoir flairer les projets capables de voyager sans se dissoudre. En soutenant Looking for Sam, elle mise sur un film qui peut parler aux programmateurs, aux festivals et aux spectateurs qui aiment quand le cinéma ne se contente pas d’illustrer un scénario, mais fabrique une réflexion sur sa propre fabrication. C’est moins vendeur qu’un gros blockbuster, évidemment. Mais c’est souvent comme ça qu’on obtient des œuvres qui restent un peu dans la tête, au lieu de filer comme du sable entre les doigts.
San Sebastián, de son côté, continue de jouer son rôle de carrefour entre l’Europe et l’Amérique latine. Le festival espagnol a toujours eu ce flair pour les films qui ne rentrent pas dans les rails du prestige académique. En accueillant un projet comme celui-là, il confirme son goût pour les cinémas de frottement, ceux qui mélangent les formes, les langues et les mémoires. Et franchement, dans un marché saturé de franchises qui recyclent leurs propres chaussettes, ça fait du bien de voir un film qui préfère remuer les cendres. On n’est pas là pour faire joli : on est là pour voir si la braise tient encore.
Le fantôme de Bad Hair n’a pas fini de traîner
Ce qui rend Looking for Sam intriguant, c’est moins son pitch que sa position dans la filmographie de Rondón. Après un film aussi identifié que Bad Hair, elle aurait pu choisir la fuite en avant, le changement de registre, le grand écart. Elle préfère revenir vers une matière déjà chargée, comme si le premier film n’avait pas épuisé le sujet mais ouvert une brèche. Et c’est là que le cinéma devient intéressant : quand il cesse d’être un objet fermé pour devenir une conversation inachevée.
On ne sait pas encore jusqu’où ira ce nouveau long métrage, ni quelle forme exacte prendra son hybridation. Mais le simple fait qu’il s’articule autour des survivances d’un film antérieur suffit à le distinguer du tout-venant. Dans une industrie qui adore les suites parce qu’elles rassurent les comptables, Rondón semble plutôt préparer une suite émotionnelle, mémorielle, presque spectrale. Pas une franchise, non. Un retour de bâton.
Et quelque part, c’est peut-être ça le plus beau : voir un film naître non pas d’une idée neuve, mais d’une blessure qui continue de parler. Le cinéma n’a pas besoin de toujours repartir de zéro. Parfois, il lui suffit de rouvrir une porte qu’on croyait fermée. Et là, évidemment, tout recommence à remuer.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




