Hollywood adore exhumer ses vieux bolides, même quand le moteur tousse. Et voilà que Days of Thunder ressort du garage avec un débat de casting qui sent la gomme brûlée, l’ego froissé et la nostalgie fabriquée en usine.
Sorti en 1990, le film de Tony Scott avec Tom Cruise, Nicole Kidman, Robert Duvall et Randy Quaid n’a jamais été un monstre sacré du box office au sens où on l’entend pour les gros calibres de l’époque, mais il a laissé une trace très nette dans l’imaginaire américain : la NASCAR, les circuits ovales, la virilité en surchauffe, la romance au kérosène. À l’époque, le long métrage s’inscrivait dans cette grande tradition hollywoodienne qui transforme un sport en mythe, avec Cruise en demi-dieu du tableau de bord et Scott en styliste du chaos. Le film a rapporté un peu plus de 150 millions de dollars dans le monde pour un budget estimé autour de 60 millions, ce qui, en 1990, n’avait rien d’un petit tour de piste. Depuis, le projet d’une suite revient par vagues, comme une marée de souvenirs qu’on aurait préféré laisser sécher au soleil. Et dans cette affaire, le vrai carburant, ce n’est pas l’essence : c’est la nostalgie.
Dans la dernière salve médiatique, Randy Quaid a dégainé contre Anne Hathaway, pressentie ou évoquée dans l’orbite du projet selon la rumeur relayée par Variety, en la jugeant inadaptée au film et en regrettant l’idée de ne pas conserver la figure féminine d’origine. Le propos est brutal, sans filtre, et surtout très révélateur d’un vieux réflexe hollywoodien : dès qu’une suite se profile, on veut la même chose, mais en plus gros, en plus lisse, en plus rentable. Sauf que le public a changé, les studios aussi, et la simple répétition du modèle ne suffit plus à faire tourner la machine. Le péché originel des suites, c’est de croire qu’un souvenir vaut scénario.
Le retour du vieux moteur, avec la radio bloquée sur 1990
Le cas Days of Thunder 2 est intéressant parce qu’il touche à une zone très précise du cinéma américain contemporain : la suite tardive comme produit de rente émotionnelle. Depuis les années 2010, Hollywood a pris l’habitude de ressortir les franchises à intervalle régulier, parfois trente ans après coup, pour capitaliser sur une génération qui a vieilli et sur une autre qui n’a connu l’original que par ricochet. On a vu ça avec Top Gun: Maverick en 2022, qui a transformé le retour de Cruise en machine à cash de 1,49 milliard de dollars dans le monde, preuve qu’un sequel peut devenir une poule aux œufs d’or quand il comprend ce qu’il recycle. Mais ce succès a aussi créé un faux espoir : tous les vieux titres ne sont pas Top Gun. Tous les bolides ne gagnent pas la course, même avec un budget marketing bien gonflé.
Dans ce contexte, la sortie de Randy Quaid ressemble à un coup de sang de vieux routier qui refuse qu’on lui repeigne la carrosserie sans lui demander son avis. Son attaque contre Hathaway dit beaucoup moins de choses sur l’actrice que sur la panique d’un certain cinéma de patrimoine, celui qui confond fidélité et immobilisme. Remplacer, adapter, reconfigurer : Hollywood adore ces verbes tant qu’ils servent à vendre du neuf sous emballage ancien. Mais dès qu’une femme prend trop de place dans le dispositif, certains crient à la trahison. C’est moche, c’est prévisible, et ça sent le garage mal aéré. À ce stade, le vrai sujet n’est pas Hathaway : c’est la peur de voir la suite rouler sans les vieux réflexes virilistes.

Anne Hathaway dans la ligne de mire, ou le casting comme champ de mines
Anne Hathaway n’a évidemment pas besoin qu’on lui explique comment tenir un plateau ni comment absorber la pression d’un projet à gros enjeu. Depuis Les Misérables de Tom Hooper jusqu’à The Idea of You, elle a prouvé qu’elle pouvait naviguer entre prestige, glamour et auto-dérision, avec une intelligence de jeu qui déjoue souvent les attentes. La réduire à une “mauvaise idée” parce qu’elle ne collerait pas à une image fantasmée du film original, c’est confondre la continuité d’une marque avec la reproduction à l’identique d’un casting figé dans l’ambre. Hollywood fait semblant d’aimer le risque, mais dès qu’il faut passer le flambeau, ça tousse dans les bureaux.
Le problème, c’est que les suites tardives doivent choisir leur camp. Soit elles assument la mutation et acceptent de trahir un peu l’original pour exister au présent. Soit elles se contentent d’un musée roulant, avec les mêmes types, les mêmes postures, les mêmes dialogues qui sentent la naphtaline. Dans le premier cas, on peut râler mais au moins il y a une idée. Dans le second, on a un produit tiède qui se prend pour une célébration. Et c’est là que les commentaires comme celui de Quaid deviennent presque utiles : ils révèlent la crispation d’un imaginaire qui ne supporte pas qu’on touche à son jouet. Le cinéma de franchise adore parler d’héritage ; il supporte beaucoup moins qu’on en change les héritiers.
La nostalgie, ce grand huit qui finit souvent en cul-de-sac
Il y a enfin quelque chose de très américain dans cette querelle : la manière dont un film de course devient prétexte à rejouer des batailles de génération, de genre et de pouvoir. Days of Thunder n’était déjà pas un film subtil ; c’était un objet de vitesse, de séduction et de testostérone, mis en scène par un Tony Scott qui savait parfaitement transformer le bruit en spectacle. Une suite, si elle voit le jour, devra faire autre chose que remettre le contact. Elle devra justifier son existence dans un paysage où les studios ne financent plus seulement des films, mais des promesses de continuité. Et ça, c’est une autre discipline. Plus sale. Plus risquée. Plus intéressante aussi, quand elle ne tourne pas au karaoké de la mémoire.
Alors oui, Randy Quaid peut râler, fulminer, jouer les gardiens du temple. C’est même assez savoureux, quelque part, parce qu’Hollywood adore ces petites sorties de route qui rappellent que les vieux mythes n’ont jamais été parfaitement polis. Mais si Days of Thunder 2 finit par exister, il faudra bien un jour accepter que le cinéma ne se contente pas de repeindre le passé. Il le démonte, le remonte, le contredit, puis repart avec. Sinon, on n’a plus une suite : on a un cercueil à roulettes.
Bande-annonce VF de Jours de Tonnerre
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




