À force de laisser les hommes écrire l’Histoire, on a fini par transformer Gerda Taro en note de bas de page. The Girl With the Leica vient corriger ça, sans révérence molle ni mausolée poussiéreux.

Gerda Taro n’avait que 26 ans lorsqu’elle est morte sur le front, devenant la première femme photojournaliste tuée au combat. Rien que ça. Et pourtant, pendant des décennies, son nom a circulé comme un satellite de Robert Capa, son compagnon, son double, parfois son ombre, souvent son appendice. Le cinéma, quand il s’empare d’une figure pareille, marche sur une ligne de crête : soit il fabrique une icône de plus, soit il rend enfin à la personne sa densité, ses contradictions, sa vitesse de vie. Alina Marazzi choisit la deuxième voie avec The Girl With the Leica, présenté dans la section Horizons de la Mostra de Venise 2026. Pas mal pour remettre un demi-siècle d’oubli en travers de la gorge.

Le sujet n’est pas mince. Gerda Taro, née Gerta Pohorylle en 1910, a traversé l’Europe des années 1930 comme on traverse une zone de guerre avant l’heure : montée du fascisme, exil, urgence politique, presse militante, photographie comme arme et comme preuve. Elle n’a pas seulement accompagné l’histoire, elle a participé à la fabriquer image par image. Sauf que l’industrie culturelle adore les grands hommes et distribue les rôles secondaires aux femmes qui ont pourtant tenu la baraque. Le film de Marazzi s’attaque donc à un vieux péché originel : l’effacement des autrices de l’image par ceux qui ont signé les légendes.

Une Leica, deux guerres et trois vies qu’on a voulu réduire à une seule

Le titre du film dit déjà l’essentiel. La Leica, ce n’est pas juste un appareil photo chic pour cinéphiles en mal de fétichisme matériel ; c’est l’outil qui a changé la manière de regarder le monde, en permettant une photographie plus mobile, plus proche, plus nerveuse. Chez Taro, cet outil devient presque une extension du corps. On imagine volontiers le film comme une matière de montage et de fragments, à l’image d’une vie qui n’a jamais accepté de se laisser ranger dans un tiroir biographique bien propre. Marazzi, dont on connaît le goût pour les récits de femmes prises dans les mailles de l’histoire, a là un terrain de jeu et de combat idéal.

Le vrai enjeu, c’est la restitution d’une présence. Taro n’est pas seulement une martyre de la guerre d’Espagne, ni une figure romantique sacrifiée sur l’autel du reportage. Elle est aussi une personnalité vive, insolente, politique, une femme qui a compris très tôt que l’image pouvait circuler plus vite que les discours. En clair : The Girl With the Leica ne raconte pas une disparition, il tente de réparer une dépossession. Et ça change tout, parce qu’on ne regarde pas la même icône selon qu’on la fige ou qu’on la remet en mouvement.

Venise, ou le retour des fantômes qui dérangent

La Mostra adore les fantômes, mais elle les aime surtout quand ils ont du style. Présenter ce film dans Horizons n’a rien d’anodin : la section sert souvent de laboratoire pour des œuvres qui préfèrent la forme vive à la reconstitution académique. Ici, le contexte historique appelle justement une mise en scène qui refuse le musée. On ne parle pas d’un biopic de prestige calibré pour la saison des prix, avec trois scènes de cigarette et une musique de cordes qui pleure sur commande. On parle d’un film qui doit faire sentir l’élan d’une femme passée trop vite dans la légende, avant que les institutions ne viennent la momifier.

Et puis il y a l’autre fantôme, celui de Robert Capa, évidemment. Impossible de raconter Gerda Taro sans cette figure tutélaire, à la fois partenaire artistique et machine à absorber les récits. Le cinéma adore ces couples où l’un finit par manger l’autre dans les archives. Marazzi semble vouloir défaire ce réflexe, ou au moins le fissurer. Pas question de faire de Taro la muse de service : le film semble vouloir la remettre au centre du cadre, là où elle n’aurait jamais dû quitter la place.

Le photojournalisme comme champ de bataille

Ce qui rend Taro si moderne, c’est qu’elle incarne une idée du reportage qui n’a rien de neutre. On est loin du mythe du témoin objectif, propre sur lui, qui prétend ne rien prendre parti. Le photojournalisme, chez elle, relève d’une position morale et politique. Photographier, c’est choisir un camp, cadrer une souffrance, décider ce qui mérite d’être vu. À l’heure où les images de guerre saturent les écrans et se consomment à la vitesse d’un flux, revenir à cette origine-là a quelque chose de salutaire. Un peu brutal, aussi. Tant mieux.

Le film arrive donc au bon moment, même si cette expression sent toujours un peu le communiqué. Les débats sur la représentation des femmes dans l’histoire de l’art, sur la propriété des images, sur la manière dont les archives réécrivent les trajectoires, tout ça n’a rien d’abstrait. C’est même très concret : qui signe, qui disparaît, qui raconte, qui hérite. Gerda Taro n’est pas seulement une figure à réhabiliter ; elle est un test grandeur nature pour savoir si le cinéma peut encore rendre visibles les gens que l’Histoire a mal rangés.

Reste la question qui fâche un peu, et qui fait tout le sel de l’affaire : comment filmer une femme dont la vie a déjà été capturée par des images, des mythes et des récupérations successives ? C’est là que The Girl With the Leica a tout à gagner ou tout à perdre. S’il trouve le bon angle, on tiendra peut-être un film qui ne se contente pas de rendre hommage, mais qui redonne du frottement, du souffle, de la chair. Et ça, pour une héroïne qu’on a trop longtemps regardée de loin, ce serait déjà une petite revanche. Une vraie. Pas une décoration de musée.

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