Au TIFF, Being Heumann arrive avec la discrétion d’un bulldozer en velours : un biopic qui veut faire pleurer, applaudir et, accessoirement, rappeler qu’Apple sait parfaitement où poser ses pions dans la saison des récompenses. Siân Heder, déjà passée par la case triomphe avec Coda en 2021, revient avec un film qui transforme la militante Judy Heumann en héroïne de grand écran sans la momifier dans l’hagiographie. Et ça, mine de rien, change tout.
Pour situer le terrain, Judy Heumann n’est pas une figure décorative qu’on sort du placard pour cocher une case diversité. Née en 1947 et morte en 2023, cette activiste américaine a été l’un des visages majeurs du combat pour les droits des personnes handicapées aux États-Unis, notamment autour du Rehabilitation Act de 1973 et des mobilisations qui ont mené à l’Americans with Disabilities Act de 1990. Autrement dit, on n’est pas face à une anecdote inspirante pour générique de fin, mais à un pan entier d’histoire sociale. Le cinéma adore les destins individuels ; il aime encore plus quand ces destins lui permettent de refaire le monde avec des gros plans et une musique qui serre la gorge. Ici, le pari consiste à faire tenir la colère politique dans le format du film de prestige.
Le point de départ décrit dans la source est limpide : un trottoir new-yorkais sans abaissement de bordure, une femme en fauteuil roulant, un refus matériel du monde, puis le doigt d’honneur de Judy Heumann. En une image, Heder pose son sujet : l’infrastructure comme violence, l’accessibilité comme bataille, et le cinéma comme caisse de résonance. Pas besoin de discours en bois. Le geste est frontal, presque insolent, et c’est sans doute ce qui évite au film de s’installer dans le ronron du biopic édifiant. On entre par le bitume, pas par le pupitre.
Une héroïne qui ne demande pas la permission
Ce qui intrigue d’emblée, c’est la manière dont Siân Heder semble vouloir filmer Judy Heumann non comme une sainte laïque, mais comme une force de friction. Dans Coda, la cinéaste avait déjà montré un certain talent pour faire exister les corps, les silences, les tensions familiales sans les réduire à des slogans. Ici, elle change d’échelle : on passe de l’intime à l’historique, du foyer à la rue, du petit conflit domestique au bras de fer politique. Mais la méthode, elle, reste la même : partir d’un corps qui dérange l’ordre établi. C’est malin, parce que le cinéma américain adore les figures de passeur, les demi-dieux de la réforme, les martyrs de la cause. Judy Heumann, elle, a surtout l’air d’une emmerdeuse magnifique. Et c’est précisément pour ça qu’elle mérite un film.
Le choix du ton compte énormément. Si le long métrage se contente de sanctifier son héroïne, il se tire une balle dans le pied. En revanche, s’il assume la rugosité, l’humour, la colère et la fatigue d’un combat mené pendant des décennies, alors il peut échapper au piège du biopic à médaille. La source insiste sur l’effet d’accroche immédiat de la séquence d’ouverture ; c’est souvent le signe qu’un film sait qu’il doit attraper son public par le col avant que la machine à prestige ne se mette à ronronner. Le film ne veut pas seulement être respecté, il veut être vécu.
Apple, machine à fantasmes et à statuettes
Autre donnée qui fait hausser un sourcil : Apple est déjà présenté comme voyant en Being Heumann son prochain candidat sérieux aux Oscars. Rien de scandaleux là-dedans, évidemment. Depuis quelques années, la firme a compris que le prestige n’est pas un supplément d’âme mais un segment de marché. Après Coda, premier film d’une plateforme à décrocher l’Oscar du meilleur film en 2022, Apple a tout intérêt à capitaliser sur cette image de producteur élégant, progressiste et redoutablement stratégique. Le cinéma de récompenses, c’est aussi ça : une guerre de position, un calendrier, une fenêtre de diffusion, des projections ciblées et des récits de légitimité soigneusement entretenus. Le tapis rouge n’est jamais loin du tableau Excel.
Dans ce contexte, Being Heumann coche plusieurs cases très rentables pour la saison : une figure historique reconnue, un sujet socialement noble, une cinéaste déjà oscarisée, et un potentiel émotionnel évident. Le danger, bien sûr, c’est le film trop propre, trop calibré, trop soucieux de plaire à la salle et aux votants. Mais la présence d’une ouverture aussi sèche, presque provocatrice, laisse espérer autre chose qu’un simple paquet-cadeau. Siân Heder sait qu’un film de cette nature ne gagne rien à être poli. Il doit mordre un peu. Sinon, autant regarder un communiqué de presse avec une nappe en fond sonore.
Le biopic, ce vieux costume qu’on retouche encore
Le biopic américain a toujours eu ce double visage : d’un côté, la machine à mythifier ; de l’autre, la possibilité de recharger une mémoire politique que le grand public a déjà oubliée. Dans les années 2000 et 2010, le genre s’est souvent laissé enfermer dans la mécanique du grand homme ou de la grande femme, avec sa structure en ascension, crise, triomphe, générique. Depuis quelques années, les meilleurs exemples tentent de casser ce moule, soit par la forme, soit par le point de vue. Being Heumann semble vouloir jouer cette carte-là : faire du parcours de Judy Heumann non un simple récit de réussite, mais une lutte contre l’architecture même du monde. C’est plus intéressant, et surtout plus politique.
Il y a aussi une lecture méta assez savoureuse à faire : un film sur l’accessibilité produit par un des géants du streaming, présenté dans un grand festival, et promis à une carrière de prestige mondiale. Le système adore célébrer celles et ceux qu’il a longtemps ignorés, à condition que la célébration soit belle, cadrée et exportable. Rien de nouveau sous le soleil, mais le cinéma a parfois le mérite d’exposer ses contradictions au grand jour. Judy Heumann, elle, passait sa vie à rappeler que l’inclusion n’est pas un supplément de confort mais une exigence de base. Le film a donc une vraie responsabilité : ne pas transformer cette exigence en simple émotion de consommation. Sinon, on applaudit la révolte entre deux notifications, et tout le monde rentre content.
Reste la question qui fâche un peu : ce type de film peut-il encore surprendre quand on connaît déjà ses codes, ses intentions, sa trajectoire probable vers la saison des prix ? Oui, s’il trouve une forme de nervosité, de précision, de désordre. Oui, s’il laisse apparaître la matière vive du combat au lieu de la lisser. Oui, s’il comprend que Judy Heumann n’a jamais été une icône sage, mais une force de rappel. Et ça, pour une fois, pourrait faire du bien à un cinéma de prestige souvent trop bien peigné. À force de vouloir être exemplaire, beaucoup de films deviennent inoffensifs ; celui-ci a au moins l’idée de commencer par un coup de doigt d’honneur.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




