Stephen King adore faire peur, mais il adore surtout savoir d’où vient la peur. Sa liste de films d’horreur préférés ressemble moins à un caprice de star qu’à une petite histoire du genre, avec ses monstres, ses métaphores et ses sales habitudes.
Le bonhomme n’a jamais caché son goût pour le cinéma, et pas seulement pour les adaptations de ses propres romans, ce sport de combat où Hollywood vient régulièrement tester sa capacité à transformer un livre en machine à billets. En 2025, il a partagé une liste de ses films favoris, avec des titres qui vont de Jaws à Sorcerer, en passant par Casablanca (oui, même quand il parle de cinéma de genre, King ne se contente pas de rester dans le marécage). Puis, en août 2026, il a joué le jeu des cinq films d’horreur pour se définir : The Texas Chain Saw Massacre, The Thing, THEM!, Invasion of the Body Snatchers et Gremlins. Le détail est savoureux, parce qu’il dit tout de son rapport au genre : King ne choisit pas seulement des films qui font sursauter, il choisit des films qui pensent la peur. Chez lui, l’horreur n’est jamais un simple effet de manche : c’est une idée qui a des dents.
Pour comprendre cette sélection, il faut remonter à l’enfance du King, né en 1947. Comme beaucoup de gamins américains de l’après-guerre, il a grandi avec les séries B de monstres, les comics et les cauchemars en noir et blanc. En 1980, sur le plateau de The Dick Cavett Show, il lâchait à moitié pour rire qu’il avait été « tordu » par tout ce qu’il avait consommé enfant. La formule a beau être drôle, elle dit une chose très juste : chez lui, l’horreur n’est pas une posture adulte, c’est une mémoire primitive. Et quand on voit sa liste, on comprend qu’il n’a jamais cessé de retourner à cette fabrique-là, là où les monstres sont aussi des symptômes sociaux. King ne collectionne pas les frayeurs, il collectionne les radiographies du siècle américain.
Les années 50 lui ont mis le virus sous la peau
Dans sa sélection, les années 1950 occupent une place énorme. THEM! et Invasion of the Body Snatchers ne sont pas de simples reliques de cinéphiles en mal de poussière : ce sont des films où l’angoisse collective prend forme. Le premier transforme les conséquences des essais nucléaires en fourmilière géante, avec des fourmis mutantes qui font presque passer l’atome pour un mauvais plan de voisinage. Le second met en scène la peur de l’invasion idéologique, de la contamination, de la disparition de l’individu dans une masse qui pense à sa place. On est en pleine guerre froide, en plein délire de paranoïa, et ces films captent l’air du temps avec une efficacité qui ferait pâlir bien des blockbusters actuels, pourtant gavés de budget marketing et de discours sur l’« événement ».
King a toujours été sensible à cette dimension politique. Dans Danse Macabre (1981), son essai sur l’horreur, il revient sur le premier The Thing from Another World et sur la frustration qu’il lui avait laissée : le monstre, au fond, n’était qu’un type maquillé qui ressemblait à un légume venu de l’espace. John Carpenter, en 1982, prend cette déception d’enfant et la transforme en cauchemar absolu avec The Thing, l’un des grands films de métamorphose et de méfiance de l’histoire du cinéma. Le remake n’est pas seulement plus gore, plus sec, plus désespéré ; il répond à une attente intime du spectateur King, celle d’un monstre enfin digne de la peur qu’il devait incarner. Le cinéma d’horreur, chez King, n’est jamais décoratif : il corrige les mensonges du premier visionnage.
Le Texas, la tronçonneuse et le moment où tout a basculé
Sauf que la liste ne se contente pas de remonter aux années 50. Le seul titre des années 1970, c’est The Texas Chain Saw Massacre de Tobe Hooper, sorti en 1974, la même année que Carrie arrivait en librairie. Coïncidence ? Pas vraiment. C’est le moment où King devient un auteur identifié, et le moment où le cinéma d’horreur américain change de peau. The Texas Chain Saw Massacre n’a rien d’un divertissement propre sur lui : c’est un film sale, tendu, presque suffocant, qui redéfinit ce que le genre peut encaisser. Pas besoin de multiplier les litres d’hémoglobine pour faire sentir l’abîme ; Hooper travaille la texture, le son, la chaleur, la fatigue. On ressort de là avec l’impression d’avoir pris une claque au visage et une autre dans le système nerveux. Pas très glamour, mais diablement efficace.
King a d’ailleurs reconnu en 2019, dans un entretien accordé à Variety, que ce film faisait partie de ses « héros culturels » au moment où sa propre chance d’écrivain commençait à tourner. La formule est belle, parce qu’elle relie le succès de l’auteur à un cinéma qui, lui aussi, cassait les codes. On n’est pas dans le confort d’un genre bien rangé ; on est dans le moment où le cinéma d’horreur cesse d’être un manège à monstres pour devenir une machine à malaise. Avec Hooper, le genre a cessé de faire semblant d’être sage, et King a visiblement adoré ça.
Les années 80, ou l’art de faire rire avec des crocs
Et puis il y a Gremlins, le petit caillou de travers dans une liste qui pourrait paraître très sérieuse. Là, on bascule dans l’horreur comique, la farce carnassière, le chaos domestique. Joe Dante sort son film en 1984 et mélange l’esprit de Noël, le cartoon sadique et la créature miniature qui pète les plombs. C’est le titre le plus léger de la sélection, mais pas le moins révélateur. King n’a jamais écrit seulement pour terrifier ; il a toujours eu un sens du burlesque noir, de la blague qui tourne mal, du rire coincé dans la gorge. Gremlins lui correspond donc parfaitement : c’est l’horreur qui ricane, qui saute sur le canapé et qui renverse la tasse de café au passage.
Ce choix dit aussi quelque chose de plus large sur sa manière de penser le genre. Chez lui, l’horreur n’est pas un bloc monolithique avec des portes qui grincent et des couloirs humides. C’est un territoire large, où cohabitent le monstre nucléaire, le parasite idéologique, le tueur de boucherie, la créature shapeshifter et la bestiole farceuse. Le fait qu’il puisse mettre côte à côte The Texas Chain Saw Massacre et Gremlins prouve qu’il ne confond jamais intensité et gravité. King sait très bien qu’un film peut être drôle, cruel et terrifiant dans le même mouvement. C’est même là que ça devient intéressant.
Le roi, les remakes et la mauvaise habitude d’Hollywood
Autre valeur de cette petite liste : elle rappelle à quel point le cinéma adore recycler ses propres peurs. Invasion of the Body Snatchers a été remaké plusieurs fois, parce que son idée de départ est une vraie poule aux œufs d’or : on peut y coller n’importe quelle angoisse collective, de la guerre froide à la dissolution de l’identité à l’ère des masses connectées. La série Pluribus, chez Apple TV, avec son idée d’humanité absorbée par une conscience collective, a d’ailleurs des airs de cousin spirituel. Quant à THEM!, un remake a été annoncé en 2023 avec Michael Giacchino à la réalisation ; reste à voir si la chose retrouvera la même étrangeté que ces fourmis géantes en stop-motion, délicieusement datées et pourtant encore menaçantes. Parfois, le charme d’un film tient précisément à ce que le temps a laissé intact son mauvais goût de génie.
Ce qui frappe, au fond, c’est que King ne choisit pas des films d’horreur pour leur prestige de musée. Il choisit des œuvres qui ont fabriqué le langage du genre, qui ont déplacé ses frontières, qui ont compris avant les autres que la peur est toujours liée à une époque, à une idée, à une blessure. Son panthéon raconte autant le cinéma américain que sa propre œuvre, de Carrie à IT, de la terreur intime au cauchemar collectif. Et c’est peut-être là le plus beau clin d’œil : le roi de l’horreur ne célèbre pas seulement les monstres, il célèbre les films qui ont compris que les monstres, au fond, parlent toujours de nous. La vraie frayeur, chez King, ce n’est pas la créature : c’est ce qu’elle révèle.
Alors oui, on peut toujours débattre de ses absences, de ses oublis, de ses caprices de cinéphile. Mais franchement, quand une liste aligne Hooper, Carpenter, Siegel, Dante et un vieux monstre nucléaire des familles, on a surtout envie de ranger les grands discours et de remettre le projecteur sur l’écran. Le roi a parlé, et pour une fois, il a surtout donné une leçon de programmation. Pas mal pour un écrivain censé ne faire que des cauchemars.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




