Tim Curry est mort à 80 ans, et avec lui s’éteint un de ces visages qu’on ne confondait avec aucun autre : une gueule, une voix, une manière de prendre l’espace qui faisait du moindre second rôle une prise d’otage. Revenir sur ses “meilleurs” rôles, c’est presque un mauvais plan tant l’homme a traversé le cinéma, la télévision, la scène et le doublage avec une insolence de vieux briscard qui n’avait peur de rien.

La source qui a servi de point de départ à ce classement américain le rappelle avec justesse : Tim Curry, né en 1946, a traversé près de six décennies de carrière, du théâtre musical aux séries pour enfants, en passant par les films de studio, les téléfilms et les cauchemars de fin de soirée. Il a décroché un Daytime Emmy pour Peter Pan and the Pirates, été nommé aux Tony et aux Grammy, et laissé derrière lui une filmographie où l’on croise Annie (1982), Clue (1985), It (1990), Muppet Treasure Island (1996) et, bien sûr, The Rocky Horror Picture Show (1975). Autrement dit : un acteur de l’excès, du travestissement, du jeu en grand angle. Un monstre sacré, mais du genre qui vous fait rire avant de vous glacer le sang.

Le vrai sujet, au fond, ce n’est pas de classer Tim Curry : c’est de comprendre comment un acteur peut devenir une machine à fantasmes sans jamais se laisser réduire à un seul masque.

Frank-N-Furter, ou l’art de faire exploser la porte d’entrée

Dans The Rocky Horror Picture Show, Curry ne se contente pas d’interpréter Dr. Frank-N-Furter : il invente une grammaire du débordement. Le film de Jim Sharman, adapté du spectacle de Richard O’Brien, sort en 1975 et devient d’abord un objet bancal, presque marginal, avant de se transformer en phénomène de séances de minuit, au point de définir à lui seul une certaine idée du “midnight movie”. Budget modeste, réception tiède à l’origine, puis culte absolu : la trajectoire est connue, mais elle ne dit pas tout. Ce qui frappe, c’est que Curry arrive déjà armé comme s’il jouait la dernière scène d’une carrière imaginaire. Il est théâtral, sexuel, cruel, drôle, et surtout libre. Pas libre au sens marketing du terme, hein. Libre au sens où il semble avoir compris que le cinéma adore les corps qui débordent du cadre.

Le personnage a quelque chose de méta avant l’heure : Frank-N-Furter est un créateur, un manipulateur, un metteur en scène de lui-même. Curry, lui, fait pareil. Il ne joue pas seulement un rôle, il impose un régime de perception. On regarde le film pour lui, on y revient pour lui, on y survit grâce à lui. C’est le genre d’entrée en matière qui transforme un acteur en mythe, et un mythe en rituel collectif.

Wadsworth, la comédie en état de siège

Avec Clue (Cluedo), sorti en 1985 et réalisé par Jonathan Lynn, Curry prouve qu’il peut faire rire avec la précision d’un mécanisme d’horlogerie suisse sous acide. Le film, inspiré du jeu de société, se plante au box-office avant de devenir un classique de vidéoclub et de rediffusion, ce qui lui va d’ailleurs beaucoup mieux : c’est une machine à répliques, à portes qui claquent, à cadavres qui s’empilent et à dialogues qui partent en vrille. Curry y joue Wadsworth, majordome hyperactif, guide de cérémonie et moteur comique d’une maison où tout le monde ment, triche et menace de tuer le voisin. Bref, une soirée normale chez les riches, mais avec plus de chandeliers.

Ce rôle est fascinant parce qu’il repose sur une tension permanente entre contrôle et panique. Curry court, parle, s’agite, explique, improvise, et finit par donner à la comédie un relief physique presque dangereux. La source rappelle qu’il a fallu des soins médicaux après certaines séquences tant l’interprétation était exigeante. On veut bien le croire : son Wadsworth ne joue pas la farce, il l’absorbe comme un acide. Chez Curry, le burlesque n’est jamais pépère : il a toujours un petit goût de catastrophe élégante.

Pennywise, le clown qui a laissé des traces sous les lits

En 1990, la mini-série It de Tommy Lee Wallace transforme le roman de Stephen King en événement télévisuel et, surtout, offre à Curry un rôle qui a traumatisé des générations entières : Pennywise. Avant le remake en deux longs métrages d’Andy Muschietti, cette version ABC a longtemps été la référence pour le grand public, précisément parce qu’elle reposait moins sur l’esbroufe numérique que sur la présence d’un acteur capable de faire surgir l’horreur avec un sourire. Pennywise n’est pas seulement un clown tueur ; c’est une entité qui revient tous les 27 ans à Derry, dans le Maine, pour se nourrir des enfants, puis des adultes s’ils traînent dans les parages. Curry, lui, y injecte une cruauté presque enfantine, ce qui est bien pire qu’une monstruosité purement démonstrative.

Il y a là un paradoxe délicieux et glauque à la fois : Curry, souvent perçu comme chaleureux, devient ici un objet de terreur parce qu’il sait exactement comment faire mine d’être accueillant. Le clown n’est pas un masque, c’est un piège. Et l’acteur comprend que l’horreur la plus efficace n’a pas besoin de hurler à chaque plan ; elle doit d’abord vous faire croire qu’elle vous tend la main. Pennywise, c’est le sourire de Curry retourné comme un gant.

Rooster Hannigan, le petit frère qui voulait jouer les grands

Dans Annie de John Huston, sorti en 1982, Curry s’invite dans le grand barnum musical avec Rooster Hannigan, frère minable et opportuniste de Miss Hannigan, incarnée par Carol Burnett. Le film adapte la comédie musicale née sur Broadway en 1977, et Curry y trouve un terrain idéal pour son sens du numéro : un escroc pas très malin, un peu lâche, très sûr de lui, qui tente de profiter de la naïveté d’Annie et de la cupidité des adultes autour d’elle. Le rôle aurait pu n’être qu’un faire-valoir. Il devient un petit bijou de duplicité comique.

Ce qui est beau, ici, c’est l’aisance avec laquelle Curry se faufile entre les géants du casting. Face à Burnett, Bernadette Peters et Albert Finney, il ne cherche pas à dominer l’image par la force brute. Il préfère la ruse, la grimace, le tempo. C’est un acteur qui comprend qu’un méchant de comédie musicale doit avoir l’air d’un type persuadé d’être plus intelligent que tout le monde alors qu’il est en train de se prendre le pied dans le tapis. Rooster, c’est le petit chef de province du grand théâtre américain : minable, oui, mais irrésistible.

Long John Silver, le pirate qui avait compris le coup avant les autres

Avec Muppet Treasure Island en 1996, réalisé par Brian Henson, Curry touche à quelque chose de presque tendre : l’aventure familiale, le pastiche de cape et d’épée, le plaisir de jouer avec des créatures qui ont chacune leur personnalité. Le film adapte Treasure Island de Robert Louis Stevenson et confie à Curry Long John Silver, cuisinier du navire Hispaniola, pirate à l’ambiguïté délicieuse, mentor douteux et charmeur professionnel. Selon la source, le rôle a été pensé autour de lui, ce qui n’a rien d’étonnant : il a ce mélange de chaleur et de menace qui fait les grands manipulateurs de fiction.

Ce qui rend ce film si attachant, c’est que Curry y semble franchement heureux. Pas en mode “je fais le boulot”, non : heureux de jouer avec les Muppets comme avec de vrais partenaires de scène, heureux de retrouver une forme de théâtre populaire où la fantaisie n’est pas un supplément d’âme mais la matière même du spectacle. Dans un cinéma familial souvent formaté, il apporte cette petite déviation qui change tout. Il y a des acteurs qui passent sur un film ; Curry, lui, l’habite, le cabote et le fait tanguer juste ce qu’il faut.

Au bout du compte, si l’on devait résumer son parcours sans faire le professeur, on dirait ceci : Tim Curry a passé sa carrière à prouver qu’un acteur peut être à la fois populaire, sophistiqué, monstrueux et profondément aimable. Pas besoin de choisir entre le cabotinage et la précision, entre le théâtre et le cinéma, entre le rire et la peur. Il avait tout ça dans le même coffre. Et franchement, qui d’autre pouvait se permettre ça sans avoir l’air de forcer ?

On a perdu un interprète, mais on garde un mode d’emploi pour survivre aux rôles qui débordent du cadre. Pas mal, pour un seul homme.

Part.
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