Le DC Universe adore parler de son avenir, mais il passe surtout son temps à réparer ses fondations. Avec Lanterns, HBO remet un peu d’ordre dans le bazar chronologique, et on comprend enfin où se planque Hal Jordan dans la grande horloge de James Gunn.

Depuis le lancement de la nouvelle machine DC, la chronologie avance à coups de petits cailloux semés dans différents projets, comme si chaque film ou série devait apporter sa pièce au puzzle avant qu’on sache vraiment à quoi ressemble l’image finale. Superman a posé la première pierre en 2025, Creature Commandos a servi de prologue officieux, et voilà que Lanterns vient préciser ce que l’on savait à peine sur le Green Lantern Corps sur Terre. L’ouverture de la série situe son action en 1996 et confirme qu’à cette date, l’humanité venait seulement d’apprendre l’existence de Hal Jordan, incarné par Kyle Chandler. Autrement dit, les Lanterns circulaient déjà depuis un bail avant que David Corenswet enfile la cape du Kryptonien de service. Dans le grand théâtre des super-héros, ça change tout, ou presque. Le vrai sujet n’est pas la chronologie en elle-même, mais la façon dont DC tente de faire tenir un univers partagé sans que la charpente parte en sucette.

Pour rappel, James Gunn et Peter Safran ont choisi une stratégie de soft reboot plutôt qu’une table rase totale, en conservant certains éléments de l’ancien DC Extended Universe tout en rebâtissant un socle narratif plus cohérent. Le chapitre inaugural, baptisé Gods and Monsters, devait compter cinq films, dont Superman, Supergirl, The Brave and the Bold, Swamp Thing et The Authority. En pratique, le calendrier a déjà pris des coups de canif : seuls les deux premiers ont vraiment avancé, pendant qu’au moins un projet a été rangé au rayon des souvenirs un peu gênants. C’est là que Lanterns devient intéressant, non pas parce qu’il révolutionne le genre, mais parce qu’il rend visible la méthode DC : donner l’impression d’une construction patiente, alors qu’on bricole aussi pour éviter le trou dans la coque. Et franchement, on a vu des plans de relance plus sereins.

Le feu vert de 1996

L’épisode d’ouverture utilise un faux reportage télévisé de type 60 Minutes pour présenter Hal Jordan au grand public de la série. Le dispositif est malin, presque trop : il transforme un simple détail de continuité en événement historique, comme si la révélation d’un super-héros à la télévision avait la même portée qu’un discours présidentiel. Le commentaire journalistique entendu dans la séquence insiste sur le fait qu’il y a dix ans, personne sur Terre ne connaissait l’existence de ce protecteur venu de l’espace. Si l’on suit cette logique, en 1986, l’humanité ignorait encore tout des Green Lanterns. Hal Jordan devient alors le premier Lantern du secteur où se trouve la Terre, et son apparition publique précède de loin celle de Superman dans la continuité actuelle. DC nous dit donc, en substance, que le mythe kryptonien n’est pas le point de départ de tout, mais juste l’élément le plus visible du décor.

Ce détail n’est pas anodin, parce qu’il rebat les cartes de la hiérarchie héroïque. Dans Superman, un carton d’ouverture indiquait que les métahumains existent sur Terre depuis environ trois siècles. Le film précisait aussi que Superman s’était révélé au monde trois ans avant les événements racontés. Lanterns ajoute une couche : Hal Jordan aurait opéré au grand jour pendant des décennies avant que l’Homme d’Acier ne devienne lui-même une figure publique. Résultat, le DC Universe dessine une histoire où les super-héros ne sont pas une nouveauté, mais une vieille affaire déjà intégrée au tissu du monde. C’est cohérent, oui. C’est aussi le genre de précision qui fait plaisir aux fans obsessionnels et laisse les autres lever un sourcil. On les comprend.

Affiche de Lanterns
Affiche de Lanterns

Guy Gardner, le caillou dans la chaussure

La série ne se contente pas de ranger Hal Jordan dans une case chronologique ; elle introduit aussi John Stewart comme successeur potentiel, ou du moins comme recrue en formation. Dans l’épisode 1, Stewart explique que la Terre ne compte qu’un Lantern à la fois dans ce système, et qu’il est entraîné au cas où quelque chose arriverait à Jordan. Voilà qui éclaire d’un coup la place de Guy Gardner, déjà vu dans Superman au sein de la Justice Gang aux côtés de Hawkgirl et Mister Terrific. Si Jordan est l’original, Stewart l’héritier en embuscade, Gardner devient le trouble-fête, le troisième larron qui complique la mécanique. Et dans une franchise, un troisième larron, c’est rarement un détail : c’est souvent le début des emmerdes.

Ce genre de clarification a une utilité narrative évidente, mais aussi une fonction industrielle. DC Studios a besoin de lisibilité, parce que le public n’a plus la patience d’autrefois pour les labyrinthes de continuité qui exigent un tableau Excel, trois podcasts et une demi-journée de rattrapage. Depuis le début des années 2020, le marché des super-héros a perdu de sa superbe, avec des résultats en salles plus irréguliers, des budgets de production qui continuent de gonfler et une fatigue du public qui n’est plus un fantasme de critique grincheux mais un vrai sujet de box office. Dans ce contexte, chaque série qui précise le passé du monde sert autant à nourrir la fiction qu’à rassurer l’actionnaire. C’est moins romantique qu’un grand récit mythologique, mais c’est la réalité du bazar.

Le grand ménage ou la belle illusion ?

Le problème, c’est que plus DC clarifie sa timeline, plus on voit la couture. Lanterns apporte des réponses, certes, mais elle révèle aussi que la relance de Gunn et Safran repose sur une architecture encore fragile, avec des morceaux hérités de l’ancien monde et des pièces neuves qu’il faut faire entrer de force dans le même meuble Ikea cosmique. La série donne l’impression de vouloir rassurer les fidèles sans perdre complètement les curieux, sauf que ces derniers n’ont pas forcément signé pour un cours de rattrapage sur l’historique du Corps des Green Lantern. Est-ce qu’on leur en veut ? Pas vraiment. Le grand public veut des personnages, une tension, une vision, pas un séminaire sur la place de Guy Gardner dans la chronologie officielle. À force de vouloir tout expliquer, DC prend le risque de transformer le mystère en notice de montage.

Reste que Lanterns a au moins le mérite de poser une question plus large : faut-il encore croire qu’un univers partagé se relance par la seule précision de sa continuité ? Dans les années 2010, Marvel a prouvé qu’un maillage serré pouvait devenir une poule aux œufs d’or. Mais le contexte a changé, les attentes aussi, et les franchises qui survivent sont souvent celles qui savent ménager du souffle entre les blocs de lore. Si Lanterns réussit, ce ne sera pas parce qu’elle aura aligné les dates comme un comptable maniaque, mais parce qu’elle aura trouvé une vraie tension dramatique dans cette vieille histoire de succession, de transmission et de héros fatigués. Sinon, on risque juste de regarder un autre morceau de mythologie en train de chercher son mode d’emploi. Et ça, mine de rien, c’est déjà toute une série.

Bande-annonce VF de Lanterns

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