Tim Curry a longtemps incarné l’idée même du rôle qui déborde de l’écran : Frank-N-Furter, diva glam, monstre de désir et aimant à culte dans The Rocky Horror Picture Show. Derrière le maquillage, il voyait surtout une machine à libérer les corps et à déverrouiller les identités. Pas mal pour un film de 1975 qui n’a jamais vraiment accepté de rester sage.
Pour remettre les choses à leur place, The Rocky Horror Picture Show n’est pas seulement un musical de minuit devenu rituel mondial. Sorti en 1975, réalisé par Jim Sharman, adapté du spectacle The Rocky Horror Show de Richard O’Brien, le film a d’abord avancé à contretemps avant de devenir un phénomène de salle, de costumes et de projections participatives. On parle d’un long métrage qui a transformé la séance en performance collective, avec ses shadowcasts, ses répliques hurlées en chœur et ses nuits où le public ne vient pas “voir” le film mais le rejouer. C’est là que l’œuvre a trouvé sa vraie nature : moins un simple objet de cinéma qu’un rite de passage pour toute une faune de spectateurs en quête d’un endroit où respirer un peu plus librement. Le film n’a pas seulement trouvé son public, il a fabriqué son propre écosystème.
Dans ce décor, Tim Curry n’était pas un simple interprète. Il était le fer de lance d’un fantasme queer assumé, flamboyant, insolent, et c’est précisément ce qu’il revendiquait. L’acteur a dit, dans un entretien accordé à The Hollywood Reporter en 2025, que l’accueil réservé au film par la communauté LGBTQIA+ comptait énormément pour lui, parce que le message de l’œuvre lui semblait essentiel. Il insistait aussi sur l’idée que le film donnait une permission symbolique : celle d’être soi, de se laisser aller, de sortir des rails. Voilà le cœur du truc. Pas une morale, pas un prêche, mais un passeport pour l’excès. Frank-N-Furter n’est pas seulement un personnage culte, c’est une autorisation de vivre plus fort.
Le glitter comme drapeau, pas comme déguisement
En réalité, ce qui a fait la puissance durable du rôle, c’est sa contradiction. Frank est un antagoniste sur le papier, un être manipulateur, cruel, parfois franchement monstrueux. Sauf que Curry lui donne une telle énergie, une telle joie de présence, qu’on finit par le regarder comme une figure d’émancipation plutôt que comme un simple danger. C’est là que le film devient plus intéressant que son synopsis de série B en latex : il renverse la hiérarchie morale par le style, par le chant, par le corps, par le panache. Le cinéma adore les méchants charismatiques, mais ici on est dans une autre catégorie, celle du demi-dieu cabotin qui avale le cadre et laisse les autres personnages ramasser les miettes.

Le plus beau, c’est que cette flamboyance n’a rien d’un accident de casting. Curry avait déjà incarné Frank sur scène avant la version cinéma, donc le personnage faisait déjà partie de son ADN artistique. Quand il parle du film, il ne le décrit pas comme une cage à typecasting, mais comme un tremplin. Et il n’a pas tort : après The Rocky Horror Picture Show, sa carrière a continué à zigzaguer avec une aisance presque insolente, entre rôles de méchants, figures grotesques, pirates, vampires, et autres créatures à la marge. Le fameux “on va vous enfermer dans Frank-N-Furter” ne s’est pas vraiment produit. Au contraire, le rôle a servi de carte de visite pour tout ce que Curry pouvait faire d’étrange, de théâtral, de venimeux ou de délicieusement absurde. Le monstre a ouvert des portes au lieu de les fermer.
Une séance, mille vies
Autre valeur du film, et pas des moindres : sa circulation en salle. Les projections de minuit ont fait de The Rocky Horror Picture Show un objet vivant, presque mutant, qui a survécu aux modes parce qu’il a été adopté comme un terrain de jeu. On ne compte plus les conventions, concerts, séances anniversaires et autres cérémonies où le film est moins consommé qu’invoqué. Cette longévité dit quelque chose de profond sur la culture cinéphile : certains films ne se contentent pas d’être revus, ils se rejouent, se transmettent, se contaminent. Et quand un film devient un refuge pour les ados queer, les marginaux, les fétichistes et les amateurs de chaos joyeux, il cesse d’être un simple titre de catalogue. Il devient une adresse.
Tim Curry, lui, avait parfaitement compris la portée de ce phénomène. Il savait que la popularité de Frank-N-Furter ne tenait pas seulement à une performance brillante, mais à la façon dont le personnage avait été repris, aimé, détourné, célébré. C’est peut-être ça, la vraie victoire : un acteur qui n’est pas seulement mémorisé pour un rôle, mais pour la liberté qu’il a rendue pensable. Dans un Hollywood qui adore ranger les gens dans des cases, Curry a laissé derrière lui un costume qui refuse de se refermer. Et franchement, quel plus bel héritage qu’un film qui continue de faire trembler les bonnes manières, les petites peurs et les certitudes bien repassées ? Frank-N-Furter n’a pas pris la lumière, il l’a dissoute en paillettes.
Alors oui, on peut parler de culte, de midnight movie, de queer history, de carrière relancée par un rôle trop grand pour son époque. Mais au fond, The Rocky Horror Picture Show reste surtout ce drôle d’objet qui rappelle qu’un film peut devenir un abri, une provocation et une fête à la fois. Et ça, mine de rien, c’est déjà beaucoup plus que la plupart des blockbusters à 200 millions de dollars qui s’épuisent à vouloir faire du bruit. Ici, le vacarme vient du public. Le film, lui, se contente d’ouvrir la porte. Et Tim Curry, en grand seigneur du bizarre, nous a laissé les clés.
Bande-annonce VF de The Rocky Horror Picture Show
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




