Un chien nommé Starbuck, et soudain tout le film prend une autre odeur : celle d’un cinéma qui sait très bien ce qu’il fait avec ses références. Dans The End of Oak Street, David Robert Mitchell ne planque pas son clin d’œil à Battlestar Galactica sous le tapis, il le pose en plein milieu du salon.
À première vue, le long métrage a tout du cauchemar suburban branché sur une prise de courant fêlée : une banlieue américaine ordinaire, arrachée à son époque et expédiée en plein Crétacé, avec Anne Hathaway et Ewan McGregor en parents débordés, Christian Convery et Maisy Stella en ados pas franchement préparés à voir des dinosaures brouter la pelouse. La matière, on la connaît presque par cœur depuis les grandes heures de la SF domestique et des séries à concept des années 70, de Land of the Lost aux lubies de Sid et Marty Krofft. Sauf qu’ici, le film se présente avec une gravité plus sèche, plus tendue, moins “petit délire du mercredi soir” que “machine à fantasmes qui a décidé de mordre”. J.J. Abrams à la production exécutive, Mitchell à la mise en scène : l’un aime les boîtes à mystères et les mécaniques de spectacle, l’autre les zones d’inconfort, les failles émotionnelles, les récits qui grincent. Autant dire qu’on n’est pas dans la promenade de santé.
Et puis il y a ce détail, minuscule en apparence, mais qui fait tout le sel du truc : le chien s’appelle Starbuck. Dans une interview menée lors d’une séance de questions-réponses relayée par /Film, Mitchell a confirmé que ce n’était pas une allusion à Moby-Dick, mais bien à Battlestar Galactica. Le réalisateur a expliqué qu’il aimait ce nom, qu’il y voyait un lien affectif avec la famille, les chiens, et cette manière très particulière qu’ils ont de nous ramener au présent quand tout part en vrille. Voilà le genre de précision qui, chez un cinéaste, en dit souvent plus qu’un grand discours sur la tonalité d’un film. Le détail n’est pas décoratif : il est programmatique.
Un nom, deux mythologies, et un petit jeu de piste bien senti
Starbuck, évidemment, charrie une double mémoire pop. D’un côté, la version originelle de Battlestar Galactica, avec Dirk Benedict en pilote frimeur, sorte de cousin spatial de Han Solo, grande gueule, charme en bandoulière et goût prononcé pour les paris douteux. De l’autre, le reboot de 2003, où Katee Sackhoff reprend le nom de code pour en faire autre chose : Kara Thrace, personnage plus sombre, plus cassé, plus tragique, loin du vernis de coolitude du modèle d’origine. Le même nom, deux régimes d’écriture, deux époques de la télévision américaine, deux façons de fantasmer le héros. Et Mitchell, manifestement, aime ce genre de glissement. On le savait déjà avec It Follows ou Under the Silver Lake, films qui prennent le genre au sérieux sans jamais cesser de le tordre par l’intérieur. Chez lui, la référence n’est jamais un autocollant : c’est un symptôme.

Le choix de Starbuck dit aussi quelque chose de la manière dont The End of Oak Street semble vouloir fonctionner. Le film ne se contente pas d’empiler les dinosaures et les effets de surprise comme un blockbuster paresseux qui aurait oublié de respirer. Il cherche à faire cohabiter le spectaculaire et l’intime, la menace et le lien familial, le frisson et le quotidien. Un chien, dans ce type de récit, ce n’est jamais juste un chien. C’est un point d’ancrage, un capteur d’émotion, parfois même un petit totem de normalité au milieu du chaos. Et quand ce chien porte le nom d’un pilote de l’espace, on comprend que le film joue avec les couches de mémoire du spectateur, sans l’assommer à coups de fan service. C’est plus fin que ça. Plus tordu aussi. Et, soyons francs, bien plus élégant que la moyenne des clins d’œil balancés à la va-vite pour faire applaudir la salle.
Mitchell, Abrams et la fabrique du clin d’œil qui mord
Il y a quelque chose d’assez savoureux dans cette rencontre entre l’imaginaire de Mitchell et celui de Battlestar Galactica. La série originale date de 1978, née dans le sillage de Star Wars et de sa déflagration industrielle. Le reboot, lui, a remis les compteurs à zéro en 2003 en injectant dans le space opera une dose de mélancolie politique et de désespoir existentiel. Deux époques, deux industries, deux façons de vendre du rêve en sachant très bien que le rêve, parfois, saigne un peu. Mitchell, né en 1974, a grandi entre ces deux mondes. Il a pu aimer la série comme un souvenir d’enfance ou comme une redécouverte plus adulte, plus noire. Peu importe, au fond : ce qui compte, c’est qu’il la recycle non pas comme un signe de connivence, mais comme une petite clé émotionnelle. Le cinéma de genre adore les grosses machines ; Mitchell, lui, préfère les engrenages qui grincent.
On peut aussi lire ce choix comme une manière de rappeler que la pop culture n’est jamais un bloc homogène. Un nom, une image, un personnage circulent, changent de sens, se déforment au fil des remakes, des reboots et des réappropriations. C’est le grand bazar du patrimoine audiovisuel, avec ses héritages, ses recyclages, ses faux airs de nouveauté. Et The End of Oak Street semble vouloir s’y promener sans complexe, en prenant le spectateur par la main avant de le laisser face à des dinosaures et à ses propres souvenirs de télévision. Pas mal comme programme, non ? Un simple chien, et voilà tout un imaginaire qui remue la queue.
Reste à voir si le film transformera cette promesse en vraie secousse ou en joli exercice de style. Mais au moins, sur ce point, Mitchell a déjà gagné quelque chose : il a glissé dans son récit un nom qui ouvre une porte, une mémoire, une petite chambre secrète dans la tête de ceux qui regardent. Et ça, franchement, c’est plus intéressant qu’un énième clin d’œil posé là pour faire du bruit. Le cinéma, quand il a un peu de cran, sait encore faire ça. Il vous tend un os. À vous de voir si vous mordez.
Bande-annonce VF de La fin d’Oak Street
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




