Dans le grand théâtre des studios, Adam Aron joue les entremetteurs sans la moindre pudeur : le patron d’AMC rêve d’une fusion Paramount-Warner Bros., comme si coller deux dinosaures pouvait ressusciter la magie des salles. Et franchement, on comprend l’idée. Quand l’exploitation en salles se bat encore contre les séquelles du Covid, la fragmentation du marché et la concurrence des plateformes, le discours du « retour en grâce » a des airs de prière industrielle. Sauf qu’ici, la prière sent aussi le bilan comptable.
Pour situer le décor, AMC Theatres reste le plus gros circuit de salles aux États-Unis, avec des centaines de cinémas et une place centrale dans l’écosystème de l’exploitation. Adam Aron, son patron depuis 2016, n’a jamais été du genre à parler petit bras : il aime les annonces qui claquent, les coups de com’ qui font lever un sourcil et les paris qui transforment la salle obscure en champ de bataille économique. Depuis 2020, le secteur a vécu une secousse historique, entre fermetures, fenêtres de diffusion raccourcies, budgets marketing reconfigurés et studios tentés par le tout-streaming. Résultat : on ne vend plus seulement des billets, on défend un modèle. Et dans ce modèle, les grands catalogues, les franchises et les sorties événementielles restent la poule aux œufs d’or. Le problème, c’est qu’AMC ne fabrique pas les films : il dépend de ceux qui les fabriquent.
La source qui nous occupe évoque précisément cette logique de comeback, très hollywoodienne dans l’âme. Aron y défend l’idée qu’un regroupement entre Paramount et Warner Bros. pourrait redonner du muscle à l’industrie, au moment où les studios cherchent encore la formule magique entre salles, streaming et rentabilité. Il répond aussi, avec un petit air de défi, au procureur général d’un État américain qui voulait bloquer l’opération. Le message est limpide : laissez faire les grands, ils sauront bien recoller les morceaux. C’est joli sur le papier. En pratique, on a déjà vu ce film-là, et il finit souvent avec un générique un peu trop confiant.
En réalité, ce que défend Aron, ce n’est pas seulement une fusion de studios : c’est la survie d’un écosystème où la salle doit redevenir le point de passage obligé, pas une option nostalgique.
Le grand bal des géants, ou comment on repeint la crise en renaissance
Dans le discours d’Adam Aron, il y a une vieille grammaire hollywoodienne : le héros humilié, la chute, puis le redressement spectaculaire. Ça marche au box-office comme dans les conseils d’administration. Le patron d’AMC sait très bien que les studios morcelés, prudents, parfois frileux, n’ont plus la même capacité à nourrir les salles en films-phares toute l’année. Une fusion entre deux majors comme Paramount et Warner Bros. permettrait, sur le papier, de mutualiser les catalogues, de renforcer le pouvoir de négociation et de remettre sur le marché des machines de guerre capables d’attirer le public en masse. En somme, l’idée est simple : moins de dispersion, plus de poids, plus de rendez-vous. Le genre de calcul qui fait saliver Wall Street et grincer des dents les défenseurs de la concurrence.
Mais on ne va pas se raconter d’histoires : la concentration a toujours eu un double visage. Oui, elle peut produire des blocs plus solides, capables de financer des films chers, des franchises tentaculaires, des stars bankables et des campagnes marketing à neuf chiffres. Oui, elle peut aussi redonner de l’air à l’exploitation en salles si les studios arrêtent de saupoudrer leurs sorties comme on jette des miettes à des pigeons. Mais elle peut tout autant enfermer le marché dans une logique d’oligopole, où quelques géants décident de tout, du calendrier des sorties à la durée de vie d’un film. Le remède a souvent le goût du poison, et Hollywood adore ça.
AMC, ce spectateur un peu trop impliqué
Ce qui rend la prise de parole d’Adam Aron intéressante, c’est qu’elle vient d’un exploitant, pas d’un studio. AMC n’est pas neutre dans l’affaire : si les majors se renforcent, le circuit espère récupérer des locomotives plus puissantes, des blockbusters plus rares mais plus massifs, des événements plus faciles à vendre au public. Depuis des années, les salles cherchent à se réinventer avec des formats premium, des abonnements, des expériences différenciées, des écrans géants et tout l’attirail du « venez vivre quelque chose que votre canapé ne peut pas offrir ». C’est vrai, bien sûr. Mais on sent aussi la panique derrière le vernis de l’expérience. Quand le streaming a commencé à grignoter la fenêtre de diffusion, le cinéma de salle a compris qu’il ne suffisait plus d’avoir un grand écran. Il fallait une raison de sortir de chez soi.
Dans cette perspective, le plaidoyer d’Aron ressemble à une tentative de remettre de l’ordre dans un marché devenu un peu trop bordélique. Les studios ont multiplié les stratégies contradictoires : sorties simultanées, exclusivités écourtées, franchises étirées jusqu’à l’épuisement, reboots à la chaîne. Le public, lui, a fini par trier. Il se déplace pour les événements, les marques fortes, les films qui promettent un choc collectif. C’est là que la fusion imaginée prend tout son sens : si Paramount et Warner Bros. unissaient leurs forces, AMC pourrait espérer une offre plus lisible, plus puissante, plus régulière. Autrement dit, Aron ne rêve pas d’un empire pour le plaisir du gigantisme ; il veut des films qui ramènent du monde dans les fauteuils.
Le retour du roi, version bilan trimestriel
Il y a tout de même une ironie savoureuse dans cette affaire. Le cinéma adore raconter le retour du héros, la revanche du déclassé, le triomphe du sous-estimé. Rocky, The Shawshank Redemption, The Natural : la mythologie du comeback est l’une des plus puissantes de Hollywood. Adam Aron s’en empare pour parler d’industrie, ce qui est assez malin, mais aussi assez révélateur. On ne vend pas une fusion comme on vendrait une ligne Excel ; on la vend comme une renaissance. Le vieux truc hollywoodien, encore et toujours : transformer une opération financière en récit épique. Ça marche mieux avec une fanfare qu’avec un tableur, visiblement.
Reste la question qui fâche : est-ce qu’une mégafusion sauverait vraiment la salle, ou est-ce qu’elle ne ferait que concentrer davantage le pouvoir dans les mains de quelques acteurs déjà surdimensionnés ? On peut aimer les grands studios, leurs catalogues, leurs monstres sacrés, leurs franchises qui font tourner la machine à fantasmes. Mais on peut aussi se méfier de cette nostalgie du grand tout, où l’on prétend réparer le cinéma en l’agrandissant encore. À force de vouloir passer le flambeau aux géants, on finit parfois par leur donner l’allumette et l’essence. Et là, le comeback peut vite ressembler à un incendie très bien habillé.
Au fond, la position d’Adam Aron dit quelque chose de très simple sur l’état du cinéma américain : les salles ne demandent plus seulement des films, elles demandent des blocs de puissance, des locomotives, des raisons de croire encore au rituel collectif. Le problème, c’est que Hollywood adore les retours triomphants, mais qu’il a un peu de mal avec les lendemains qui déchantent. On verra bien si ce mariage de titans accouche d’une renaissance ou d’un monstre un peu trop content de lui. Chez NRmagazine, on a déjà notre idée sur la question, mais le box-office, lui, reste toujours le dernier à parler.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




