On a beaucoup vendu Spider-Man comme une machine à succès capable d’absorber tous les virages. Sauf qu’en 2010, quand Sam Raimi et Tobey Maguire quittent le navire, Sony ne perd pas seulement un film : il perd son cap.

À l’époque, Spider-Man 3 sort déjà cabossé de la réception critique et publique, avec ses 139 minutes de trop-plein, ses trois antagonistes et cette impression de blockbuster qui veut tout faire en même temps, donc un peu n’importe comment. Pourtant, Spider-Man 4 est bien lancé, pensé pour une sortie à l’été 2011, avant que le projet ne s’effondre faute de scénario jugé satisfaisant par Raimi. Le studio, lui, ne traîne pas : il remet la machine en route vers un reboot, The Amazing Spider-Man, qui débarquera en 2012 avec Andrew Garfield. Entre-temps, Sony rappelle une règle très terre à terre, presque vulgaire dans sa logique de comptable : il faut produire régulièrement des films autour du personnage, sous peine de perdre les droits. Voilà le vrai moteur du bazar. Pas l’inspiration. Pas la vision. La clause contractuelle, cette vieille enflure.

Et c’est bien là le péché originel de la saga post-Raimi : avoir confondu vitesse industrielle et continuité émotionnelle.

Le Vautour dans l’armure, ou le film fantôme

Dans les matériaux de développement évoqués par le concept artist Jeffrey Henderson, le vilain central devait être le Vautour, incarné par John Malkovich. Rien que ce casting dit déjà beaucoup du projet : Raimi ne cherchait pas un simple faire-valoir en costume, mais une menace physique, presque tragique, à la hauteur de son goût pour les monstres sacrés et les figures de cauchemar. Henderson explique que l’idée était de rendre ce personnage terrifiant plutôt que ridicule. Logique : dans l’univers de Raimi, le grotesque n’est jamais loin du sublime, et le super-vilain n’est jamais juste un type en latex. Il y avait aussi un embryon de sous-intrigue autour de la fille du Vautour, appelée à reprendre le flambeau sous une version féminisée du personnage. Sur le papier, ça sentait la réécriture de trop, le miroir un peu paresseux de la trajectoire de Harry Osborn. Sur le plan dramatique, on comprend que Raimi ait voulu freiner. Mieux valait arrêter le train que le faire dérailler en beauté.

Le reboot qui voulait faire table rase

Le remplacement de Maguire par Garfield, et de Raimi par Marc Webb, n’a pas seulement relancé une franchise : il a tenté d’effacer l’ancienne pour mieux la remplacer. Mauvaise idée. Le public n’avait pas encore eu le temps de faire son deuil, et Sony lui demandait déjà d’acheter une nouvelle mythologie, un nouveau ton, une nouvelle romance, comme si de rien n’était. Or The Amazing Spider-Man ne parvient jamais à justifier pleinement sa propre existence. Oui, Garfield apporte une nervosité plus nerveuse, plus acide, plus proche du Peter Parker des comics de Ditko. Oui, Gwen Stacy devient un vrai moteur affectif. Mais l’ensemble ressemble trop souvent à une variation moins inspirée de ce que Raimi avait déjà posé dix ans plus tôt. Le film promettait « l’histoire jamais racontée » ; au final, il racontait surtout une histoire déjà connue, mais avec moins de souffle. Le problème n’était pas l’idée du reboot, c’était son manque de nécessité.

Affiche de Spider-Man
Affiche de Spider-Man

Le fantôme de Raimi, ce vieux ricanement

Ce qui est frappant, avec le recul, c’est que la saga live-action n’a jamais vraiment quitté l’ombre de Raimi. Même quand Sony s’est rapproché de Marvel Studios avec Tom Holland, même quand le box office a retrouvé des sommets et que l’univers partagé est devenu la norme, le studio a continué à bricoler autour d’un modèle dont il n’était plus totalement maître. Spider-Man: No Way Home en a donné la preuve la plus éclatante : le film a cartonné en grande partie parce qu’il ramenait Maguire, Molina, Dafoe, bref tout ce que l’imaginaire collectif avait déjà sanctuarisé. On ne parle pas d’un simple caméo nostalgique, mais d’un aveu industriel. Sony et Marvel ont compris que le public ne voulait pas seulement un nouveau Spider-Man ; il voulait retrouver une mémoire affective, celle que Raimi avait gravée au fer rouge. Et quand un studio en arrive là, c’est qu’il a passé des années à courir après sa propre queue. Pas très glorieux, mais très parlant.

La force des films de Raimi tenait aussi à leur nature hybride : des films de super-héros, oui, mais aussi des mélodrames romantiques, avec Mary Jane comme horizon impossible puis enfin accessible. Cette dimension-là, Sony ne l’a jamais vraiment retrouvée. Spider-Man 3 se termine sur une danse lente, un geste de suspension plus que de clôture, et c’est peut-être pour ça que l’absence de Spider-Man 4 continue de gratter comme une écharde. On n’a pas seulement perdu un épisode ; on a perdu la possibilité d’un vrai point final, d’un dernier mouvement capable de réconcilier le spectaculaire et l’intime. Depuis, la franchise avance, mais elle avance avec une jambe en moins.

Un héritage qui colle aux bottes

Le plus ironique, c’est que l’annulation de Spider-Man 4 devait sans doute protéger la saga d’un faux pas de plus après Spider-Man 3. Au lieu de ça, elle a figé la trilogie dans un état d’inachèvement qui la rend presque plus puissante. On se surprend encore à imaginer ce que Raimi aurait fait avec un Vautour de Malkovich, une Mary Jane plus mature, un Peter Parker au bord de la vie adulte. Et cette frustration-là est devenue un moteur de culte. Le cinéma de franchise adore les lignes droites ; ici, on a hérité d’une belle impasse. Une impasse rentable, bien sûr, parce qu’Hollywood adore transformer ses ratés en capital affectif. Mais une impasse quand même. Le vrai super-pouvoir de Spider-Man 4, au fond, c’est d’exister sans exister.

Alors oui, Sony a continué, Marvel a repris la main, le multivers a tout recollé avec du ruban adhésif narratif, et le public a fait semblant d’y croire parce qu’il aime trop Peter Parker pour lui en vouloir. Mais la saga live-action n’a jamais vraiment retrouvé ce mélange de romance, de tragédie et de grand guignol qui faisait la singularité de Raimi. On peut toujours lancer un nouveau film, un nouveau reboot, un nouveau partenariat. La question, elle, reste la même : qui, aujourd’hui, sait encore faire danser Spider-Man au bord du vide sans le transformer en produit dérivé ?

Bande-annonce VF de Spider-Man

Part.
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