On croit connaître Young Guns pour son casting de jeunes loups et son vernis de western nerveux ; on oublie souvent qu’au milieu du barouf, Tom Cruise passe lui aussi faire un coucou, presque invisible. Le genre de détail qui transforme un film déjà très regardable en petite machine à fantasmes pour cinéphiles en embuscade.

Sorti en 1988, écrit par John Fusco et mis en scène par Christopher Cain, Young Guns appartient à cette drôle de catégorie des films qui sentent à la fois le blockbuster de studio et le coup de poker générationnel. Le long métrage recycle la légende de Billy the Kid et des Regulators en la branchant sur l’énergie des jeunes stars du moment : Emilio Estevez, Kiefer Sutherland, Lou Diamond Phillips, Charlie Sheen, Dermot Mulroney, Casey Siemaszko. À l’époque, Hollywood adore cette idée de passer le flambeau à une bande de visages neufs, tout en leur collant sur le dos des mythes du Far West. Le calcul est limpide : prendre des figures rebelles contemporaines pour rejouer des hors-la-loi du XIXe siècle, et espérer que l’addition fasse recette. Le western devient alors un miroir à peine déformant de la jeunesse des années 80, et ça, on le sent encore.

En réalité, le film repose beaucoup sur Emilio Estevez, déjà bien installé dans le paysage après The Outsiders de Francis Ford Coppola en 1983 et That Was Then… This Is Now en 1985. Christopher Cain l’avait déjà dirigé, donc le choix n’a rien d’un caprice : Estevez avait le profil, le visage, la nervosité, bref la bonne gueule pour incarner Billy the Kid sans le transformer en statue de musée. Et c’est là que le film devient plus malin qu’il n’en a l’air : il ne se contente pas de rejouer l’Ouest, il le rebranche sur la mythologie pop de l’époque. On n’est pas loin d’un western de casting autant que d’un western de cavalerie.

Le petit homme sous le chapeau

Sauf que le vrai gag, c’est ce caméo de Tom Cruise, glissé au milieu du shootout final. D’après le récit de Bill Bria pour Slashfilm, l’apparition n’a rien d’officiel ni de tapageur : Cruise joue un soldat de l’armée américaine corrompu, au service du rancher Lawrence Murphy, incarné par Jack Palance. Le détail est savoureux parce qu’il faut presque sortir la loupe pour le reconnaître. Chapeau, barbe épaisse, visage mangé par le décor : le futur demi-dieu de Mission: Impossible se planque ici comme un figurant de luxe. C’est le genre de caméo qui fait sourire, parce qu’il demande au spectateur de jouer au détective alors que le film, lui, fonce déjà dans le tas.

Et puis il y a la petite boucle de karma hollywoodien qui va bien. Le texte de Slashfilm rappelle qu’Emilio Estevez rendra plus tard la politesse à Cruise dans Mission: Impossible de Brian De Palma, où il apparaît sous le nom de Jack Harmon sans être crédité. Hollywood adore ces échanges de bons procédés, ces clins d’œil entre têtes d’affiche qui se croisent, se prêtent des secondes de pellicule et se renvoient la balle comme deux gosses dans une cour de récré très chère. On peut appeler ça de l’amitié, du réseau, ou simplement la logique d’une industrie où tout le monde finit par tourner chez tout le monde. Le star system, au fond, c’est aussi une histoire de petits services entre monstres sacrés en devenir.

Affiche de Young Guns
Affiche de Young Guns

Les années 80, ce grand terrain de jeu

Ce qui rend Young Guns si re-regardable, c’est précisément sa manière de condenser plusieurs obsessions du cinéma américain des années 80 : la jeunesse comme argument marketing, la nostalgie comme moteur commercial, et le western comme genre qu’on croit enterré mais qui revient toujours par la bande. À ce moment-là, les studios cherchent des franchises, des visages identifiables, des récits immédiatement lisibles. Young Guns n’est pas encore une franchise au sens industriel du terme, mais le film a assez bien marché pour engendrer Young Guns II en 1990. La poule aux œufs d’or n’était pas énorme, mais elle caquetait assez fort pour qu’on lui fasse une suite.

Ce qui tient encore aujourd’hui, c’est le mélange de panache et de bricolage. Le film n’a pas la sécheresse d’un western crépusculaire à la Peckinpah, ni la gravité d’un monument revisionniste. Il joue plutôt la carte du panache adolescent, de la poudre, du fracas, du mythe remis à hauteur de blouson en cuir imaginaire. Et dans ce dispositif, le caméo de Cruise agit comme une petite décharge électrique : il rappelle que le film appartient à un écosystème de stars en train de se fabriquer, de se répondre, de se voler des scènes sans en avoir l’air. Le résultat, c’est un western qui se regarde autant pour ses balles que pour ses fantômes.

Le genre du détail qui change tout

À l’échelle de l’histoire du cinéma, ce genre de présence furtive dit beaucoup sur la période. Les années 80 adorent les apparitions surprises, les visages en transit, les petits rôles qui deviendront des légendes rétrospectives. Aujourd’hui, on scrute les génériques, on freeze-frame, on traque la silhouette au fond du cadre. Ce n’est pas de la maniaquerie : c’est une manière de lire le système des stars comme un réseau vivant, où chaque film laisse passer des courants entre les carrières. Tom Cruise dans Young Guns, c’est exactement ça : une trace minuscule, mais révélatrice, d’un moment où Hollywood fabriquait déjà ses demi-dieux à la chaîne.

Et franchement, il y a quelque chose d’assez délicieux à voir l’un des acteurs les plus reconnaissables de la planète se cacher sous un chapeau de western comme un type qui aurait oublié de signer sa feuille de présence. On a beau connaître la mécanique, le truc fait encore son effet. Parce qu’au cinéma, parfois, la plus petite apparition a plus de gueule qu’un grand discours.

Alors oui, Young Guns mérite mieux que sa réputation de western sympa des années 80. Et son caméo de luxe, au fond, lui donne juste un supplément d’âme pop : un clin d’œil, une boucle, une pirouette. Pas besoin d’en faire des caisses. Le plaisir est déjà là, dans ce moment où l’on se dit : attends une seconde, ce serait pas… si, bien sûr que si. Et là, on sourit comme des idiots. Ce qui n’est pas si mal, pour un western.

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