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    Nrmagazine » New Rose Hotel : le thriller SF d’Abel Ferrara qui a transformé William Gibson en cauchemar de néons
    Blog Entertainment 11 juillet 20267 Minutes de Lecture

    New Rose Hotel : le thriller SF d’Abel Ferrara qui a transformé William Gibson en cauchemar de néons

    Walken, Dafoe, Argento et une adaptation qui préfère la fièvre au récit bien rangé
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    Dans la filmographie d’Abel Ferrara, New Rose Hotel tient du caillou dans la chaussure : un film de 1998 qui avance en boitant, fascine en coin, et laisse derrière lui une odeur de néon brûlé. Adapté d’une nouvelle de William Gibson publiée en 1984 dans Omni Magazine, ce thriller de science-fiction n’a jamais joué la carte du grand spectacle ; il préfère la corruption, la fièvre et les visages fatigués. Bref, du Ferrara pur jus, avec un Gibson qui a troqué le cyberespace pour la gueule de bois du capitalisme.

    Pour comprendre l’objet, il faut revenir à la trajectoire de Ferrara. Dans les années 70 et 80, le cinéaste s’est taillé une réputation de franc-tireur avec The Driller Killer (1979), puis Ms. 45 (1981), avant d’enchaîner dans les années 90 une série qui a solidement installé son nom chez les cinéphiles : King of New York (1990), Bad Lieutenant (1992), Body Snatchers (1993), Dangerous Game (1993), The Addiction (1995), The Funeral (1996). À ce moment-là, Ferrara n’est pas un petit artisan perdu dans la brume : c’est un cinéaste identifié, attendu, presque redouté. Et New Rose Hotel arrive justement au moment où cette énergie semble vouloir se condenser en forme de bloc noir, compact, pas franchement aimable. Le film n’essaie pas de plaire ; il essaie d’empoisonner l’air.

    La nouvelle de Gibson, elle, s’inscrit dans un imaginaire très précis : des mégacorporations tentaculaires, une économie mondiale dominée par la propriété intellectuelle, et des artistes devenus les vraies monnaies d’échange. Pas besoin d’un rayon laser pour sentir le futur ; il suffit d’un contrat, d’un intermédiaire et d’un bon vieux rapt industriel. Gibson, qui avait déjà écrit un traitement pour Alien 3 à la fin des années 80, savait parfaitement où appuyer : non pas sur la technologie comme gadget, mais sur la technologie comme structure de pouvoir. Chez Ferrara, cette idée devient un film de filatures, de manipulations et de désir toxique. Le genre se déplace, glisse, se tord. Et ça, on aime ou on grimace, mais on ne peut pas dire que ça ronronne.

    Le vrai sujet de New Rose Hotel, ce n’est pas l’intrigue : c’est la manière dont Ferrara filme des gens déjà vaincus avant même d’avoir commencé à trahir.

    Pocher l’artiste, vendre l’âme

    Dans le film, Fox et X, incarnés par Christopher Walken et Willem Dafoe, travaillent pour des intérêts japonais et doivent faire défection à un scientifique, Dr. Hiroshi, employé par une firme allemande rivale. Pour y parvenir, ils recrutent Sandii, chanteuse de lounge jouée par Asia Argento, et la transforment en appât humain, en arme de séduction massive, en piège à très basse fréquence morale. Le principe est simple, presque trivial : faire basculer quelqu’un d’un camp à l’autre. Sauf que Ferrara et Gibson savent très bien que dans ce monde-là, les corps, les voix et les talents valent plus que les machines. On est loin du gadget de salon ; on est dans la guerre économique à l’ancienne, celle où l’intime devient une ligne budgétaire. Le capitalisme de New Rose Hotel ne vole pas des idées : il vole des êtres.

    Ce qui rend le film si étrange, c’est que sa matière noir est moins dans l’action que dans la dérive sentimentale. X tombe amoureux de Sandii, Fox reste accroché à sa logique de combine, et tout le système se met à grincer. Là, Ferrara retrouve son obsession favorite : des hommes persuadés de contrôler la situation, alors qu’ils sont déjà en train de se faire dévorer par leurs propres pulsions. Walken apporte sa diction de sphinx en fin de course, Dafoe sa nervosité de grand échalas blessé, Argento une opacité qui fait tout dérailler. Le casting, franchement, tient du luxe presque insolent. Mais Ferrara ne le filme pas comme une vitrine ; il le filme comme une chambre d’écho où chaque regard sonne creux. Pas de glamour propre sur lui, pas de futur rutilant : juste des désirs qui moisissent au contact du pouvoir.

    Affiche de New Rose Hotel
    Affiche de New Rose Hotel

    Le néon, le brouillard et la claque dans le vide

    On a souvent vendu New Rose Hotel comme un film de science-fiction, et c’est vrai par son décor mental, ses corporations géantes, son économie déshumanisée. Mais dans sa forme, le long métrage relève presque du film noir sous perfusion électronique. La production design prend le dessus sur le récit, les atmosphères mangent les explications, et l’on finit dans une sorte de cauchemar bureaucratique où la géopolitique ressemble à une combine de bar de nuit. Ce n’est pas un défaut accidentel ; c’est le projet. Ferrara ne cherche pas la clarté, il cherche la contamination. Le film avance comme une cigarette qui se consume toute seule.

    À sa sortie, New Rose Hotel a eu droit à une exploitation en salles minuscule, au point qu’on pourrait presque parler d’un passage éclair. Le box-office n’a évidemment rien eu d’un raz-de-marée, et le film a surtout circulé en vidéo, dans ces années où les vidéoclubs faisaient encore office de morgue glorieuse pour les objets bizarres. Côté réception critique, Kevin Thomas, dans le Los Angeles Times, pointait un film « elliptique » et « stylisé à l’excès », tout en notant que Ferrara semblait surtout fasciné par les portraits d’angoisse de Walken et Dafoe dans un near-future pourri jusqu’à l’os. Et il n’avait pas tort : le scénario compte moins que la manière dont les visages se décomposent à l’écran. Chez Ferrara, le récit n’est pas une autoroute ; c’est une piste glissante.

    Le flop qui ne veut pas mourir

    Ce qui est amusant, avec New Rose Hotel, c’est qu’il coche toutes les cases du film maudit sans jamais se contenter d’être un simple objet de culte paresseux. Oui, c’est un échec commercial. Oui, la critique de l’époque n’a pas crié au chef-d’œuvre. Oui, le film a marqué la fin du grand cycle ferrarien des années 90, avant que le cinéaste ne ralentisse nettement sa cadence. Mais il reste ce genre d’opus qui continue de travailler le spectateur longtemps après la séance, parce qu’il ne donne pas les clés. Il les dissout dans l’acide. Et puis il y a ce petit détail délicieux : Asia Argento a elle-même réalisé un court documentaire de 33 minutes, Abel/Asia, sur le tournage, davantage assemblage de coulisses qu’analyse académique, mais suffisamment précieux pour rappeler que le film s’est fabriqué dans une zone de friction permanente. Le cinéma, parfois, c’est aussi ça : une belle embrouille captée au bon moment.

    Avec le recul, New Rose Hotel dit beaucoup de la fin d’une époque. Les années 90 ont vu le cinéma américain indépendant se frotter aux grands récits de genre, souvent avec une ambition démesurée et des moyens pas toujours à la hauteur. Ferrara, lui, n’a jamais joué les diplomates. Il a pris Gibson, Walken, Dafoe, Argento, et il a tout passé au broyeur de son romantisme sale. Résultat : un film bancal, oui, mais bancal comme une lame. Pas très confortable, pas très sage, et justement pour ça difficile à oublier. On n’a pas affaire à un film qui explique son monde ; on a affaire à un film qui le laisse nous mordre.

    Et c’est peut-être là que New Rose Hotel garde encore un peu de son mordant : dans cette façon de faire du futur un vieux vice, et du vice une affaire de survie. Le reste, les classements, les bilans, les belles étiquettes de “culte”, tout ça peut attendre. Ferrara, lui, avait déjà filé ailleurs, avec son chien, ses fantômes et ses types à bout de souffle. Comme d’habitude, il laissait derrière lui un film qui ne demande pas la permission. Il entre, il fume, il vous regarde de travers, puis il s’en va. Pas très poli. Mais sacrément vivant.

    nrmagazine
    Vincent Bazire

    Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.

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