Disney a transformé Moana en objet de laboratoire : un remake live-action qui veut faire du neuf avec du déjà-vu, mais qui finit surtout par exhiber sa propre mécanique. On y retrouve la grande usine à nostalgie, le vernis numérique et cette drôle d’idée qu’un film peut se justifier tout seul parce qu’il existe.
Pour comprendre le cas Moana, il faut remonter à la fabrique des remakes Disney, cette ligne de production devenue stratégie industrielle au tournant des années 2010. Le vrai point de bascule, c’est 2010 et le carton de Alice in Wonderland de Tim Burton, qui a ouvert la porte à une série de relectures en prises de vues réelles, de The Jungle Book à Beauty and the Beast, en passant par The Lion King. Le studio a ensuite empilé les relectures comme on aligne des franchises dans un calendrier de sortie : budget marketing massif, exploitation en salles calibrée, fenêtre de diffusion pensée pour nourrir ensuite la machine à streaming. Bref, la poule aux œufs d’or n’a pas seulement été trouvée, elle a été industrialisée.
Le cas de Moana est plus tordu encore, parce que l’original date de 2016. On n’est pas ici face à un classique lointain qu’on viendrait dépoussiérer pour une nouvelle génération, mais à un film encore frais dans la mémoire collective, prolongé par un Moana 2 sorti en 2024. Autrement dit, Disney remixe déjà son propre remix. C’est presque de l’auto-cannibalisme, avec paillettes et ukulélé. On n’est plus dans la réinvention, on est dans la boucle fermée.
Et c’est là que le film de Thomas Kail devient intéressant malgré lui : il raconte moins une aventure polynésienne qu’un épuisement créatif parfaitement assumé par le studio.
Mer calme, émotion en rade
Le reproche principal adressé au film tient en une idée simple : tout y paraît plat. Pas seulement l’image, mais la mise en scène, le rythme, la circulation de l’énergie. La critique de Slashfilm, signée Witney Seibold le 8 juillet 2026, insiste justement sur cette sensation d’inertie, sur ce long métrage qui aligne les scènes sans jamais leur donner de relief. Et franchement, on voit bien le problème : quand un film censé faire vibrer l’océan donne l’impression d’un fond d’écran animé, il y a comme un péché originel dans la conception.
Le paradoxe est cruel. Moana repose sur une relation charnelle au monde naturel, sur une héroïne qui parle à la mer, sur des forces élémentaires qui devraient faire trembler le cadre. Sauf qu’ici, le cadre semble avoir été poli jusqu’à l’aseptisation. Les éléments, les vagues, les créatures, les métamorphoses : tout passe par le filtre du numérique, au point que la matière se dissout. Seibold note que le film ressemble à un objet artificiel, et la comparaison avec Star Wars: Episode II – Attack of the Clones n’est pas gratuite : même froideur des échanges, même sensation de comédiens posés devant des environnements qui ne respirent pas. Quand l’aventure devient une démonstration technique, le cinéma perd son pouls.
Le grand bain du faux-semblant
Le plus cocasse, c’est que ce remake prétend justement « donner chair » à un récit d’animation. En pratique, il fait l’inverse. Catherine Laga’aia incarne Moana, Dwayne Johnson reprend Maui, et l’on retrouve aussi Rena Owen et John Tui dans les rôles des figures familiales. Mais autour d’eux, tout semble happé par une surenchère de CGI : océan numérique, tentacules aquatiques, coq numérique, crabe chantant numérique, petits esprits du cocotier numériques, monstre de lave numérique, déesse de la nature numérique. À ce niveau-là, on ne parle plus de prise de vues réelles, on parle d’animation déguisée en film live. Le maquillage industriel a juste changé de costume.

Ce brouillage n’a rien d’innocent. Dans l’écosystème Disney, il sert aussi à déplacer les lignes entre métiers, entre statuts, entre coûts de fabrication. Le film vend du « réel », mais il repose sur une architecture de post-production où l’image est reconstruite à la chaîne. Et quand la critique rappelle que les séquences dialoguées se réduisent à des champs-contrechamps d’une sagesse mortifère, on comprend que le film ne cherche jamais la tension, encore moins la surprise. Il veut cocher des cases, pas ouvrir des possibles.
Le flambeau, le wig et l’ego
Autre angle savoureux, ou plutôt légèrement gênant : la présence de Dwayne Johnson comme producteur. La critique de Slashfilm suggère que le film porte aussi une logique de validation personnelle, comme si l’acteur voulait refermer une vieille parenthèse en reprenant Maui en chair et en muscles, perruque comprise. On peut y voir une forme de défense d’ego, ou plus simplement le symptôme d’Hollywood quand il recycle ses demi-dieux pour rassurer tout le monde, y compris eux-mêmes. Johnson n’est pas le problème en soi ; il est même souvent le fer de lance idéal pour ce type de machine. Mais ici, son charisme se heurte à une mise en scène qui ne lui laisse ni l’espace ni le grain pour exister.
En face, Catherine Laga’aia semble, d’après cette lecture critique, dirigée dans une forme de neutralité forcée. C’est un vrai sujet : comment faire exister une nouvelle interprète quand le film a déjà décidé qu’il fallait surtout ne rien déranger ? On lui demande d’être l’héritière sans la singularité, la continuité sans l’écart. Résultat : le remake ressemble à un cover song, mais avec une instrumentation moins inspirée et un timing moins juste. Pas très vendeur, tout ça. Le film veut passer le flambeau, mais il le tient par le mauvais bout.
Le studio qui se regarde dans le miroir
Ce qui rend Moana symptomatique, c’est qu’il ne corrige même plus les critiques adressées aux anciens Disney live-action. Les remakes précédents tentaient, chacun à leur manière, de répondre à des débats précis : Beauty and the Beast et les lectures contemporaines de Belle, Aladdin et les questions de représentation, Cinderella et le temps accordé au couple, Snow White et la relecture des nains. Ici, rien de tel. Le film n’ouvre aucun front, ne règle aucune tension, ne propose aucun contrepoint. Il se contente de rejouer l’existant, comme si l’existence suffisait à produire du sens. C’est un peu court, mon cher studio.
Et c’est peut-être là que le remake révèle sa vraie nature : non pas une réponse à une critique, mais une machine à prolonger la rente. Le film arrive en salles le 10 juillet 2026, et il a sans doute tout pour fonctionner commercialement, parce que Disney sait toujours vendre ses propres icônes. Mais entre un succès annoncé et une nécessité artistique, il y a un gouffre. Ce Moana version live-action se tient pile au bord, regarde l’abîme, puis choisit la sécurité. À force de vouloir rassurer tout le monde, Disney finit par ne plus raconter grand-chose à personne.
Et pendant que le studio continue de se regarder dans la glace en se demandant s’il a encore de beaux restes, on se dit qu’il y a peut-être une limite à la nostalgie en kit. Après tout, même les océans ont besoin d’un peu de houle. Là, on a surtout de l’eau tiède.
Bande-annonce VF de Vaiana, la légende du bout du monde
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




