En 2016, The Girl on the Train n’a pas seulement tenté de faire frissonner le box-office : il a aussi cristallisé une époque entière, celle où Hollywood croyait pouvoir dupliquer la mécanique de Gone Girl à la chaîne. Sauf que la copie carbone, même avec Emily Blunt au centre, a toujours un petit goût de papier froissé.
Le film de Tate Taylor, adapté du roman de Paula Hawkins par Erin Cressida Wilson, s’inscrit dans cette vague de thrillers psychologiques bâtis sur la mémoire trouée, l’alcool, les faux-semblants et la narratrice peu fiable. Le roman, paru en 2015, avait déjà été vendu comme un phénomène éditorial ; l’adaptation, sortie en salles en 2016, a pris le relais avec un casting qui avait de quoi faire saliver : Emily Blunt, Rebecca Ferguson, Justin Theroux, Luke Evans, Haley Bennett, Allison Janney, Édgar Ramírez, Lisa Kudrow. Sur le papier, ça sentait la machine bien huilée. Dans les faits, c’est plutôt un wagon lancé à vive allure qui déraille un peu trop tôt.
Le film déplace l’action du Londres du livre vers New York et ses banlieues, ce qui n’est pas qu’un simple changement de décor : c’est une manière de rebrancher le récit sur l’imaginaire du commuter train, du trajet pendulaire, du fantasme de la vie observée depuis la vitre. Rachel Watson, incarnée par Blunt, passe ses journées à boire, à recomposer le réel et à projeter sur un couple aperçu depuis le train une histoire qui lui échappe. Quand Megan Hipwell disparaît, le film s’engouffre dans la mécanique du soupçon, avec enquête, fausses pistes et retour du refoulé. Le problème, c’est que le scénario veut trop bien faire, trop vite, trop fort.
Le train fantôme de l’après-Gone Girl
En réalité, The Girl on the Train dit moins quelque chose sur son intrigue que sur l’industrie qui l’a fabriqué. Après le raz-de-marée de Gone Girl en 2014, Hollywood a flairé la poule aux œufs d’or : des récits sombres, des héroïnes ambiguës, des twists en cascade, une sexualité trouble et une respectabilité bourgeoise qui craque de partout. Le studio Universal Pictures a évidemment compris l’intérêt du filon. Le film, avec son budget de production annoncé autour de 45 millions de dollars, a rapporté plus de 173 millions dans le monde, ce qui en fait un succès commercial honnête, même si la critique n’a pas vraiment sorti le champagne. On est dans la logique très 2010s du thriller littéraire premium : un peu de prestige, beaucoup de marketing, et l’espoir qu’un bon casting suffise à masquer les coutures. Spoiler : pas toujours.
Ce qui rend le long métrage si intéressant aujourd’hui, c’est sa manière de condenser les tics de son époque. La mise en scène multiplie les ralentis, les effets de mémoire, les images de verre embué et les couloirs de banlieue filmés comme des couloirs mentaux. Tate Taylor cherche le trouble, mais il le souligne au stabilo. On sent le film obsédé par l’idée de tromper le spectateur, au point d’oublier qu’un bon thriller ne repose pas seulement sur le retournement final, mais sur la tenue du mensonge en route. À force de vouloir imiter le prestige du modèle, le film finit par ressembler à son mode d’emploi.

Emily Blunt, centre de gravité et corps en vrac
Autre valeur du film : Emily Blunt. Et là, on ne va pas chipoter. L’actrice donne à Rachel Watson une fatigue, une honte et une fragilité qui empêchent le projet de sombrer complètement dans le ridicule. Son jeu travaille l’oscillation permanente entre lucidité et naufrage, ce qui est précisément ce dont le film a besoin pour exister. Elle porte sur son visage l’alcool, la culpabilité, la mémoire cassée, tout ce que le scénario empile sans toujours savoir quoi en faire. Face à elle, Rebecca Ferguson et Haley Bennett apportent une tension plus discrète, tandis qu’Allison Janney, en enquêtrice, injecte un peu de nerf dans un ensemble qui aime parfois se regarder marcher au ralenti. Pas de quoi crier au chef-d’œuvre, mais assez pour comprendre pourquoi le film continue de circuler, notamment sur Netflix.
Le plus drôle, si l’on peut dire, c’est que le film prétend raconter une affaire criminelle alors qu’il raconte surtout une crise de représentation. Rachel n’est pas seulement une témoin peu fiable ; elle est la figure même d’un cinéma qui ne sait plus très bien comment filmer le désir, la violence conjugale et la paranoïa sans les emballer dans une esthétique de clip triste. On est loin de la sécheresse d’un Fincher, de la précision chirurgicale d’un thriller qui sait où il va. Ici, tout déborde un peu. Tout insiste. Tout veut faire signe. Le film a du flair, mais pas toujours la main.
Le syndrome de la vitre embuée
Si The Girl on the Train reste une capsule temporelle si parlante, c’est aussi parce qu’il appartient à un moment précis où le cinéma américain adaptait à tour de bras des best-sellers calibrés pour le public adulte, avec une forte promesse de mystère et de trouble psychologique. Paula Hawkins, Gillian Flynn, puis toute la ribambelle de romans à narratrice instable : le marché a adoré ce cocktail, les studios aussi, et les spectateurs ont suivi, au moins un temps. Sauf que le succès de Gone Girl a créé un péché originel pour tout le reste du sous-genre : dès qu’un film arrive avec une femme blessée, un secret, un mari douteux et une structure à retournement, on compare. Et la comparaison fait souvent mal.
Le film de Tate Taylor n’est pas le pire représentant de cette vague, loin de là. Il est même plus instructif que franchement honteux, parce qu’il montre comment une formule peut se vider de son acide en passant du roman au studio movie. On y voit la mécanique du suspense se faire avaler par le cahier des charges, la noirceur devenir décorative, et le trouble psychologique se transformer en produit d’appel. Bref, un thriller qui voulait jouer les demi-dieux du twist et qui finit surtout en miroir un peu terni des années 2010. Pas un grand film, mais un sacré témoin de son époque.
Et c’est peut-être pour ça qu’on peut encore le regarder aujourd’hui sans trop lever les yeux au ciel : non pour sa finesse, mais pour ce qu’il révèle d’un moment où Hollywood croyait encore qu’un bon frisson pouvait se fabriquer à la chaîne. Le train est passé, la vitre est sale, et le paysage dit encore quelque chose. Pas mal pour un film qui voulait juste faire croire qu’il avait tout compris au mystère.
Bande-annonce VF de La Fille du train
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




