Avant American Psycho et les Oscars, Christian Bale a trimballé sa gueule d’ange fatiguée dans une adaptation télé de Treasure Island qui coche toutes les cases du plaisir régressif des années 90 : casting blindé, grand bateau, ambitions de prestige et mémoire collective en panne.

Pour rappel, L’Île au trésor de Robert Louis Stevenson date de 1883 et a tellement irrigué l’imaginaire pirate qu’on a fini par confondre le roman avec sa propre postérité. Depuis 1918, les adaptations s’enchaînent à cadence régulière, du film Disney de 1950 avec Robert Newton et Bobby Driscoll à Muppet Treasure Island en 1996, en passant par Treasure Planet en 2002, ce drôle de détour spatial qui prouve qu’Hollywood adore repeindre ses vieux mythes plutôt que les ranger au grenier. Et pendant qu’un nouveau projet de série Treasure Island se prépare, on redécouvre au passage le téléfilm TNT de 1990, signé Fraser Clarke Heston, qui avait misé sur Charlton Heston en Long John Silver et un Christian Bale de 15 ou 16 ans en Jim Hawkins. Autrement dit : un objet de télévision qui voulait jouer dans la cour des grands, avec le panache d’un paquebot et la mémoire d’un poisson rouge.

Le vrai sujet, c’est moins l’intrigue que cette époque bénie où les chaînes câblées tentaient de fabriquer du prestige à coups de budgets, de stars et de trois heures de diffusion entre deux coupures pub.

Le câble voulait sa couronne, le trésor a pris l’eau

Au début des années 90, le câble américain cherche encore son grand récit. Les chaînes veulent prouver qu’elles peuvent produire autre chose que du remplissage : des mini-séries ambitieuses, des téléfilms à gros casting, des adaptations littéraires qui sentent la naphtaline chic. TNT s’inscrit dans cette logique, et Treasure Island arrive avec un argument de vente évident : Charlton Heston, Christopher Lee, Oliver Reed, Julian Glover, Pete Postlethwaite, et un gamin nommé Christian Bale, déjà repéré après Empire of the Sun (1987). Sur le papier, ça a de la gueule. Sur l’écran, le projet reste coincé entre l’illustration scolaire et l’aventure de salon, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

Le film dure 132 minutes, mais sa diffusion télévisée avec les pauses publicitaires l’étire jusqu’à environ trois heures. Voilà le genre de détail qui change tout : le rythme n’est plus celui d’un récit de flibuste, mais celui d’un programme qu’on regarde en se levant pour aller chercher un verre, puis deux, puis la dignité perdue. Le péché originel du téléfilm, ici, c’est de vouloir faire croire qu’il navigue en haute mer alors qu’il reste attaché au port par une chaîne de production bien lourde.

Affiche de L'Île au trésor
Affiche de L'Île au trésor

Bale avant le mythe, Heston après l’Olympe

Ce qui rend l’objet délicieux, c’est le décalage biographique. Christian Bale n’est encore qu’un adolescent au visage fermé, déjà travaillé par cette intensité presque trop sérieuse qui fera sa marque plus tard. Le voir jouer Jim Hawkins, c’est assister à une promesse en train de se former : pas encore la métamorphose physique de The Machinist ni la brutalité contrôlée de The Dark Knight, mais déjà une manière de tenir le cadre comme s’il lui devait de l’argent. Face à lui, Charlton Heston joue Long John Silver avec le poids d’un demi-dieu fatigué, un monstre sacré qui débarque dans une histoire de pirates comme s’il venait réclamer son trône. Forcément, ça frotte.

La critique de Tom Shales dans le Washington Post a d’ailleurs pointé du doigt le tempo plombé du film et le choix de Heston, tandis que The Los Angeles Times parlait d’un objet « respectable and fun » et Empire d’un « rattling good action/adventure epic ». On voit bien le clivage : d’un côté, ceux qui attendent une machine à fantasmes parfaitement huilée ; de l’autre, ceux qui acceptent le charme un peu bancal d’un téléfilm qui a de l’allure sans vraiment savoir quoi faire de sa belle carrosserie. Et franchement, c’est souvent là que les curiosités survivent : dans le flottement, pas dans la perfection.

Le bateau, le vrai, le beau, le presque tout

Il y a quand même un détail qui sauve l’affaire du naufrage total : le navire utilisé pour Treasure Island était le même qui avait servi au remake de Mutiny on the Bounty en 1962. Rien que ça. On tient là le genre de continuité matérielle qu’Hollywood adore sans jamais la revendiquer : un morceau d’histoire du cinéma qui traverse les décennies, repeint, réutilisé, rechargé en fiction. Le bateau, lui, a de la prestance. Il a compris le contrat. Il joue mieux que certains humains.

Et c’est peut-être pour ça que ce Treasure Island garde une petite aura de plaisir coupable : parce qu’il appartient à cette lignée de productions télévisées qui ne cherchaient pas encore à singer le cinéma de manière honteuse, mais à en récupérer les codes avec des moyens plus modestes et une ambition parfois touchante. On y sent la période où le câble voulait se faire une place au soleil, où les studios et chaînes misaient sur les classiques comme sur une poule aux œufs d’or, et où un jeune Bale pouvait déjà se retrouver embarqué dans une aventure qui ne ferait pas date, mais laisserait une trace chez ceux qui aiment fouiller les marges. Pas un trésor majeur, donc. Plutôt une pièce d’or oubliée au fond d’un coffre, avec juste assez d’éclat pour qu’on ait envie de la sortir à nouveau.

Et puis, soyons honnêtes : dans une époque saturée de reboots et de franchises qui recyclent tout, voir un pirate télévisuel des années 90 revenir à la surface a quelque chose de reposant. Pas besoin de sabre laser, pas besoin d’univers étendu, pas besoin de cinquième préquelle pour comprendre le plaisir de base. Un bateau, une carte, un traître, un gamin, un vieux loup de mer. Ça suffit largement. Le reste, c’est du vernis. Et parfois, le vernis tient mieux que la légende.

Part.
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