Avant que Tom Cruise ne devienne la machine de guerre qu’on connaît, il a tenté un détour par la fantasy baroque de Ridley Scott. Mauvaise idée au box-office, excellente affaire pour la postérité : Legend a d’abord mordu la poussière avant de trouver sa cour de fidèles.

En 1985, le film sort dans un moment assez savoureux pour l’histoire du cinéma américain : Ridley Scott sort de l’ombre portée de Blade Runner, encore rincé par son échec commercial face à E.T., tandis que Cruise n’est pas encore le monstre sacré de Top Gun et que Mia Sara n’a pas encore son aura de teen icon avec Ferris Bueller’s Day Off. Autrement dit, on a un réalisateur déjà respecté, un acteur en train de monter, un budget de 25 millions de dollars et une ambition visuelle qui sent la grande machine à fantasmes. Sauf que la machine a toussé très fort. Le film n’a rapporté que 23,5 millions de dollars dans le monde, ce qui, pour Universal, avait tout du petit crash bien propre sur lui. Un conte de fées, oui, mais avec la gueule de bois du lundi matin.

À l’époque, le verdict critique a pesé lourd. Le film a été fraîchement accueilli, avec un score de 33 % sur Rotten Tomatoes, et dans les années 80, ce genre de réception n’avait rien d’anecdotique : pas de réseaux sociaux, pas de bande-annonce disséquée en boucle, pas de culte instantané fabriqué à coups de clips et de mèmes. La parole des critiques gardait encore du mordant, et Legend a pris la claque en pleine figure. Le péché originel du film n’était pas son ambition, mais son timing.

Et pourtant, derrière le flop, il y a déjà tout ce qui fera la beauté un peu tordue de Legend : une production cabossée, une vision obstinée et un film qui refuse de rentrer sagement dans sa boîte.

Le décor brûle, le mythe tient debout

Pour rappel, Legend n’a pas été fabriqué dans des conditions de confort bourgeois. Le tournage a été secoué par un incendie qui a ravagé le décor dix jours à peine après le début de la production, obligeant Ridley Scott à remettre la machine en route à vitesse grand V. Le scénario, signé William Hjortsberg, a lui aussi connu une existence de marathon : l’auteur a évoqué quinze versions étalées sur quatre ans. Rien que ça. On est loin du petit projet fluide où tout le monde se serre la main en fin de journée. Ici, on est dans le chantier, le vrai, celui où chaque plan semble avoir été arraché à la matière même du chaos. Quand un film fantasy commence par prendre feu, il ne faut pas s’étonner qu’il sente un peu le soufre.

Tim Curry, lui, a payé le prix fort côté incarnation. Son Darkness, figure démoniaque devenue culte, exigeait un maquillage écrasant, presque punitif, qui transformait chaque prise en épreuve physique. Le résultat, cela dit, a quelque chose d’inoubliable : Curry ne joue pas seulement un méchant, il devient une présence, une architecture de cauchemar. Et c’est là que Scott frappe juste, même quand tout vacille autour de lui. Le film ne cherche pas la fantasy du confort, mais celle du vertige, du tableau obscur, du conte qui a mal tourné. On n’est pas dans le merveilleux : on est dans la nuit qui a décidé de se maquiller.

Affiche de Legend
Affiche de Legend

Cruise avant la mythologie, Scott avant la rédemption

Ce qui rend Legend si intéressant, ce n’est pas seulement son statut de flop devenu culte. C’est le point de rencontre entre deux trajectoires qui allaient exploser ensuite. Cruise, à ce moment-là, n’est encore qu’une star en formation, déjà visible dans Taps et Risky Business, mais pas encore ce moteur industriel capable de porter une franchise sur ses épaules pendant des décennies. Scott, de son côté, a déjà signé Alien et Blade Runner, soit deux piliers de la science-fiction moderne, mais il n’a pas encore consolidé sa légende avec Thelma & Louise, Gladiator ou Black Hawk Down. Le film se situe donc à un carrefour assez dingue : deux artistes en pleine montée, un studio qui espère un succès, et un résultat qui choisit la mauvaise porte. Le box-office a dit non, l’histoire du cinéma a répondu “attends un peu”.

Ce qui est amusant, c’est que Cruise a ensuite reconnu avoir vécu l’expérience comme quelque chose de trop lourd, trop consommant, presque trop chaotique pour être reproduit à l’identique. On comprend l’idée : Legend ressemble à un film où l’on sent chaque friction de production, chaque compromis, chaque idée qui se bat pour exister. Mais c’est aussi ce qui fait sa singularité. Le long métrage ne ressemble à aucun produit standardisé de fantasy des années 80. Il a les défauts de son ambition, bien sûr, mais aussi son parfum de risque. Et dans un Hollywood qui adore les poules aux œufs d’or bien dressées, le risque finit souvent au coin de la table. Le film a perdu la bataille commerciale, pas la guerre des images.

La seconde vie, ce vieux truc qui sauve les films

Comme beaucoup d’œuvres mal reçues à leur sortie, Legend a profité de ce grand recyclage affectif que les années VHS et le câble ont rendu possible. Le film a trouvé au fil du temps un public plus attentif à sa direction artistique, à son atmosphère de cauchemar féerique et à sa version longue, mieux accueillie que le montage cinéma. Ce n’est pas un miracle, c’est une mécanique bien connue : certains films ont besoin de respirer hors du calendrier industriel, loin de la pression du premier week-end et du jugement immédiat. Legend appartient à cette famille-là. Le cinéma a parfois besoin d’un deuxième rendez-vous pour arrêter de faire son intéressant.

Et puis il y a le détail qui dit tout : quarante ans plus tard, Ridley Scott et Tom Cruise continuent d’occuper le haut du panier, chacun à sa manière. Scott a poursuivi sa carrière avec une régularité de vieux lion qui n’a jamais vraiment quitté l’arène. Cruise, lui, a fini par devenir ce que Legend annonçait à peine : une star capable de transformer chaque sortie en événement industriel, de Mission: Impossible à Top Gun: Maverick, ce film qui a redonné un peu d’air au box-office après la pandémie. Comme quoi, les échecs de jeunesse ont parfois la politesse de devenir des chapitres fondateurs. Pas toujours glorieux sur le moment, mais utiles, forcément. Le vrai luxe d’Hollywood, c’est de pouvoir rater en grand avant de réussir encore plus grand.

Alors oui, Legend reste un flop de 1985, un film cabossé, une fantasy trop étrange pour son époque et trop belle pour disparaître. Mais c’est précisément ce genre d’objet qu’on aime voir remonter à la surface : pas parce qu’il a “raison” contre le marché, mais parce qu’il rappelle qu’un studio peut se tromper de calendrier sans se tromper de film. Et ça, franchement, ça fait du bien. Qui aurait cru qu’un conte de nuit finirait par éclairer autant le reste de la filmographie de ses auteurs ?

Bande-annonce VF de Legend

Part.
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