On a tellement associé Liam Neeson au vieux routier qui repart casser des mâchoires qu’on en oublierait presque qu’il peut encore jouer autre chose qu’un père en colère. Avec In the Land of Saints and Sinners, sorti en 2023 et arrivé sur Netflix en avril 2024, il remet les pieds dans la boue d’un thriller d’Irlande des années 1970 qui a plus de tenue que la moyenne de ses bagarres tardives.

Le film arrive dans un paysage où la carrière de Neeson s’est peu à peu figée dans une mécanique très rentable : un ancien soldat, un ex-tueur, un homme fatigué, un passé qui revient cogner à la porte, et hop, on repart pour une virée de vengeance. Depuis Taken en 2008, le bonhomme a transformé cette matrice en franchise informelle, avec ses variations plus ou moins inspirées. Sauf que In the Land of Saints and Sinners, réalisé par Robert Lorenz, ne se contente pas de recycler la recette. Il la déplace dans un décor politique précis, avec une mémoire irlandaise qui pèse sur chaque plan, et ça change tout. On n’est plus dans le simple défouloir, mais dans un polar qui a encore quelque chose à dire.

Le contexte compte, et pas qu’un peu. Robert Lorenz, déjà derrière The Marksman en 2021 avec Neeson, revient ici avec un film plus grave, plus resserré, moins porté sur la pyrotechnie que sur la tension morale. Le long métrage a d’abord été présenté à la 80e Mostra de Venise avant de finir sa vie de salle dans une relative discrétion, puis de se retrouver sur Netflix, où il a logiquement été aspiré par le grand cimetière des titres qu’on regarde “plus tard” (c’est-à-dire jamais, ou presque). Pourtant, la presse anglophone a plutôt bien accueilli l’opus : Rotten Tomatoes lui attribue un score critique de 83 % sur 80 avis, ce qui, pour un Neeson tardif, ressemble presque à une petite victoire à domicile.

Et c’est là que le film devient intéressant : il prend la carcasse du “Neeson movie” et lui greffe une vraie atmosphère, un vrai casting, et une vraie adversaire.

Le Neeson fatigué, mais pas rincé

Finbar Murphy, ancien combattant devenu tueur à gages, veut se planquer dans un village côtier du comté de Donegal, comme si la retraite pouvait être autre chose qu’un fantasme de scénariste. Liam Neeson joue ce retraité de la violence avec son habituel mélange de raideur et de lassitude, mais ici la performance fonctionne mieux que dans ses productions les plus interchangeables, parce que le film lui laisse du silence, du temps, des regards. On sent le poids du passé, la fatigue du corps, la gêne presque physique d’un homme qui sait très bien que la paix n’est pas pour lui. Le film comprend que chez Neeson, la menace la plus forte n’est pas le coup de poing, mais la retenue.

Ce qui évite à l’ensemble de tourner au ronron, c’est aussi le cadre historique. L’Irlande des années 1970 n’est pas un décor pittoresque pour cartes postales venteuses : c’est un territoire traversé par la violence politique, les loyautés troubles et les zones grises. Le film place Finbar face à Doireann McCann, incarnée par Kerry Condon, membre de l’IRA en fuite après un attentat à Belfast. Là, on quitte le simple face-à-face de série B pour un duel plus sale, plus ambigu, plus adulte. Et franchement, ça fait du bien de voir un film d’action qui ne prend pas son public pour un distributeur de popcorn sous perfusion.

Affiche de Saints & Sinners
Affiche de Saints & Sinners

Kerry Condon, l’arme secrète du chaos

Le vrai coup de force du film, c’est d’avoir confié la partie adverse à Kerry Condon. Depuis The Banshees of Inisherin et sa nomination aux Oscars, l’actrice irlandaise a gagné un statut qui lui permet de traverser les genres sans perdre en précision. Ici, elle ne joue pas la vilaine de service, mais une présence nerveuse, blessée, imprévisible, qui donne au film son nerf et son inquiétude. Face à elle, Neeson n’est plus seulement un monstre sacré du vieillissement musclé ; il devient un homme rattrapé par une histoire collective qui le dépasse.

Le casting autour d’eux n’est pas là pour faire joli. Jack Gleeson, Colm Meaney et Ciarán Hinds apportent cette densité typiquement irlandaise, à mi-chemin entre le vécu, la rugosité et le sous-texte. On ne parle pas d’un simple empilement de têtes connues pour rassurer l’algorithme, mais d’un groupe d’acteurs qui donne au film une texture, une mémoire, un accent de vérité. Quand le casting a de la gueule, le film n’a plus besoin de faire semblant d’être profond.

Netflix, ce grand frigo à trésors oubliés

Le paradoxe est là : un film plutôt bien reçu, porté par une star mondiale, présenté à Venise, et pourtant relégué dans la masse des sorties streaming comme s’il s’agissait d’un titre parmi d’autres. Netflix adore ce genre de situation. La plateforme fonctionne comme une poule aux œufs d’or et, en même temps, comme un immense grenier où les films se perdent dès qu’ils ne sont pas adossés à une campagne tonitruante. Résultat : In the Land of Saints and Sinners existe, mais à bas bruit. Il faut presque aller le chercher, ce qui est absurde pour un film qui a justement les qualités d’un bon polar de soirée : durée raisonnable, tension nette, interprétation solide, ambiance bien tenue.

On peut même y voir une petite leçon sur la carrière tardive de Neeson. Depuis plus de quinze ans, l’acteur navigue entre le film de prestige, le thriller de genre et le produit d’exploitation plus ou moins assumé. Certains opus sont des coups de mou, d’autres des machines à peine dégrossies. Celui-ci se situe au-dessus de la mêlée parce qu’il ne cherche pas à singer Taken ni à se prendre pour un grand drame historique. Il trouve un équilibre rare : assez de violence pour satisfaire le contrat, assez de mélancolie pour lui donner une vraie couleur. Bref, ce n’est pas un chef-d’œuvre caché, mais c’est mieux qu’un simple clone en costume gris.

Et c’est peut-être ça, la bonne surprise : au milieu du flot de contenus qui se ressemblent tous un peu, ce film-là a encore une silhouette, une voix, une humeur. Pas de quoi réinventer le genre, bien sûr. Mais assez pour qu’on se dise qu’un Neeson bien entouré, dans un décor qui a du passé et une adversaire qui mord, ça vaut largement une soirée. Le reste, comme souvent, c’est du bruit de fond. Et Netflix en produit déjà bien assez.

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