On connaît Josh Lucas pour Yellowstone, ce grand western télé qui a transformé la famille Dutton en dynastie de la colère. Mais avant de jouer le jeune John Dutton, l’acteur avait déjà mis les mains dans le cambouis d’un autre mythe américain : Hulk d’Ang Lee, sorti en 2003, un blockbuster Marvel avant l’heure, mal reçu à sa sortie et bien plus intéressant qu’on ne l’a longtemps admis.

Le cas Lucas est assez savoureux, parce qu’il raconte à lui seul une petite histoire du cinéma populaire américain des années 2000. D’un côté, un acteur de second plan solide, capable de passer du drame au film de studio sans perdre sa tenue. De l’autre, un Hollywood qui tâtonne encore avec les super-héros, bien avant que Iron Man ne vienne, en 2008, installer la machine Marvel comme poule aux œufs d’or mondiale. Entre les deux, Hulk : 137 minutes de muscles, de trauma familial et de mise en scène qui refuse le simple tape-à-l’œil. Pas exactement le produit qu’attendait le public de 2003, visiblement pressé de voir des baffes et des explosions. Le problème, c’est que le film voulait penser le monstre au lieu de seulement le faire cogner.

À ce stade, il faut rappeler que le paysage super-héroïque de l’époque était tout sauf stable. Après l’échec critique de Batman & Robin en 1997, le genre avait repris des couleurs avec Blade en 1998, puis avec les X-Men de Bryan Singer en 2000 et 2003. Mais la même année que Hulk, on avait aussi Daredevil avec Ben Affleck, et The League of Extraordinary Gentlemen, qui a laissé des traces assez humiliantes dans la mémoire des studios. En 2004, Catwoman a encore enfoncé le clou. Bref, on n’était pas dans l’ère des franchises triomphales, mais dans une zone grise où chaque adaptation pouvait soit ouvrir une voie, soit se tirer une balle dans le pied. Le super-héros n’était pas encore un empire ; c’était un pari nerveux.

Talbot, le sale type qui sent déjà la guerre

Dans Hulk, Josh Lucas incarne Glenn Talbot, militaire et homme de main d’une entreprise qui veut récupérer les recherches de Bruce Banner pour en faire une arme. Le rôle n’a rien de décoratif : Talbot est un opportuniste, un type glissant, assez lâche pour attaquer puis reculer quand le monstre se réveille. Lucas lui donne ce mélange de morgue et de panique qui évite au personnage de n’être qu’un méchant de service. Il y a chez lui une nervosité presque trop polie, comme si le costume de représentant du système lui allait déjà de travers. Et ça, Ang Lee sait très bien le filmer.

Ce qui est amusant, c’est que Lucas a souvent été employé pour sa capacité à faire exister des personnages pris entre deux eaux : ni héros flamboyant, ni salaud caricatural. Dans A Beautiful Mind en 2001, Sweet Home Alabama en 2002, puis plus tard dans The Lincoln Lawyer en 2011 ou Ford v Ferrari en 2019, il a régulièrement servi de contrepoids élégant aux têtes d’affiche. Dans Hulk, cette fonction est déjà là. Il n’est pas le monstre, il est l’homme qui croit pouvoir le manipuler. Ça change tout. Chez lui, le danger passe souvent par le costume bien taillé et le sourire un peu trop propre.

Affiche de Hulk
Affiche de Hulk

Ang Lee, ou le blockbuster qui voulait avoir une âme

Le vrai sujet de Hulk, c’est évidemment Ang Lee. Après Tigre et Dragon en 2000, le cinéaste ne se contente pas de signer un film de studio : il tente une greffe entre le cinéma d’auteur, le mélodrame familial et le comic book. Résultat : un long métrage sur la colère, la mémoire refoulée et la violence héritée, bien plus qu’un simple récit d’origine. En 2003, cette ambition a déconcerté une partie de la critique et du public, qui ont reproché au film sa durée, son tempo et son sérieux presque obstiné. Avec le recul, on voit surtout un cinéaste qui refuse la ligne droite et préfère le labyrinthe. C’est plus risqué, évidemment. C’est aussi plus vivant.

Ang Lee avait d’ailleurs résumé son idée avec une formule simple, reprise à l’époque par la presse américaine : « I feel everyone has a Hulk inside », déclarait-il dans des propos rapportés par la promotion du film. Voilà le cœur du truc : Hulk n’est pas seulement un film de transformation, c’est un film sur ce qu’on cache, ce qu’on hérite, ce qui remonte quand on croit avoir tout verrouillé. Pas étonnant que le film ait été mieux reçu avec le temps, à mesure que le genre super-héroïque est devenu plus standardisé, plus lisse, plus industriel. Quand tout le monde a commencé à faire des machines, le film d’Ang Lee a ressemblé à une anomalie précieuse.

Le Dutton avant le ranch

La trajectoire de Josh Lucas dans Yellowstone éclaire aussi rétrospectivement son passage chez Ang Lee. Dans la série de Taylor Sheridan, il campe le jeune John Dutton à travers neuf épisodes répartis sur trois saisons, surtout dans la cinquième, quand le récit remonte enfin aux origines du patriarche. Lucas y joue l’ombre de Kevin Costner sans tomber dans l’imitation, ce qui n’est pas rien. Il faut de la retenue, du grain, une manière de faire sentir que le personnage a déjà vécu trop de choses pour son âge. Sheridan lui avait d’ailleurs annoncé qu’il n’aurait pas grand-chose à faire avant la fin de la série, ce qui, sur le moment, a dû sembler un peu gonflé. Et pourtant, la série a tenu cinq saisons. Comme quoi, parfois, les paris les plus bizarres sont les bons.

Ce qui relie Yellowstone à Hulk, c’est moins le genre que la figure du père menaçant, du territoire à défendre, de la violence comme héritage. Chez Sheridan comme chez Lee, les personnages masculins sont hantés par ce qu’ils transmettent malgré eux. Lucas, lui, s’insère parfaitement dans cette logique : il a le visage d’un homme qui a déjà compris que la puissance n’est jamais gratuite. Pas besoin d’en faire des caisses. Il suffit de savoir regarder un acteur qui joue la tension avant même de jouer l’action.

Et puis il y a ce petit plaisir de cinéphile : revoir Hulk aujourd’hui, ce n’est pas seulement réhabiliter un Marvel mal aimé, c’est aussi mesurer à quel point Josh Lucas a traversé les marges du système sans jamais disparaître. Pas une star au sens tapageur, plutôt un solide compagnon de route, de ceux qui donnent de l’épaisseur aux récits quand les vedettes occupent le devant de la scène. Le genre de présence qu’on remarque parfois trop tard. Ce qui, au fond, lui va très bien. Après tout, dans un monde de demi-dieux numériques, les seconds rôles qui tiennent la baraque ont toujours un temps d’avance.

Bande-annonce VF de Hulk

Part.
Laisser Une Réponse