Mike Flanagan s’attaque à Carrie comme d’autres montent à l’assaut de l’Olympe : avec respect, avec culot, et en sachant très bien qu’il marche sur un champ de mines. Le projet, attendu sur Prime Video le 7 octobre 2026, ne se contente pas de recycler un monstre sacré de Stephen King ; il tente de le rebrancher à l’époque des humiliations virales, des tribunaux du lycée en ligne et de la cruauté en continu. Autant dire qu’on n’est pas dans le remake paresseux qui vient faire coucou au patrimoine avant de repartir avec le buffet.

Pour rappel, Carrie n’est pas seulement le premier roman publié de Stephen King, paru en 1974 : c’est aussi l’une des pierres fondatrices du cinéma d’horreur moderne, grâce au film de Brian De Palma sorti en 1976 avec Sissy Spacek, qui a transformé une adolescente martyrisée en icône tragique et vengeresse. Le long métrage de De Palma a fixé une grammaire, un imaginaire, une fin de bal de promo qui a contaminé la pop culture pour des décennies. Depuis, plusieurs tentatives ont voulu passer le flambeau sans vraiment y parvenir : le téléfilm de 2002 signé David Carson, écrit par Bryan Fuller, puis le film de Kimberly Peirce en 2013 avec Chloë Grace Moretz, ont chacun laissé l’impression d’un héritage regardé de loin, sans l’électricité du modèle. Flanagan, lui, arrive avec une autre promesse : ne pas refaire Carrie, mais la reconfigurer.

Le bonhomme n’est pas un inconnu dans le petit monde du fantastique qui a du cœur sous les crocs. Depuis The Haunting of Hill House et Midnight Mass, il a bâti sa réputation sur une idée simple mais pas si courante : la peur fonctionne mieux quand elle a un visage humain, une blessure, une foi bancale, un deuil mal digéré. Stephen King, de son côté, a toujours aimé les monstres qui saignent avant de mordre. Le mariage a donc quelque chose d’évident, presque trop logique, comme si l’adaptation était écrite d’avance dans un coin de l’univers étendu du malaise adolescent. Sauf que Flanagan se coltine ici un héritage qui pèse lourd, très lourd, et pas seulement parce que le film de De Palma reste la version de référence. Il doit faire exister Carrie après Carrie, et ça, c’est une autre paire de manches.

Prom night, version 2.0

La série, annoncée sur huit épisodes, déplace l’histoire dans un présent où l’humiliation ne s’arrête plus à la porte du lycée. Dans le pitch officiel, Carrie White vit recluse avec sa mère Margaret, puis se retrouve propulsée dans un écosystème scolaire impitoyable après la mort soudaine de son père. Là, le harcèlement prend une dimension de scandale viral, avec la pression des réseaux sociaux en plus du sadisme adolescent. Ce n’est pas un simple habillage contemporain pour faire jeune et branché ; c’est plutôt la logique interne de Carrie poussée à son point de rupture. Le roman parlait déjà du corps féminin comme champ de bataille, de la puberté comme catastrophe, de la religion comme machine à punir. En 2026, tout cela passe par la circulation des images, la réputation en ligne, la meute numérique. Le bal de promo n’a pas disparu, il a juste changé de serveur.

Le casting va dans le même sens. Summer H. Howell incarne Carrie White, Samantha Sloyan reprend le rôle de Margaret White, Alison Thornton campe Chris Hargensen, Amber Midthunder joue Rita Desjardin, Siena Agudong est Sue Snell et Matthew Lillard endosse le principal Henry Grayle. Joel Oulette, Josie Totah, Arthur Conti et Thalia Dudek complètent l’ensemble. On sent bien la volonté de ne pas faire un musée de la terreur, mais un drame de groupe où chaque personnage compte dans la mécanique de la catastrophe. Flanagan dirige lui-même quatre épisodes sur huit, ce qui laisse espérer une vraie cohérence de mise en scène, pas un simple produit de plateforme calibré pour faire monter le compteur. Quand un auteur prend la caméra au sérieux, la série respire ; quand il la laisse aux algorithmes, elle s’étouffe.

Affiche de Carrie
Affiche de Carrie

Le fantôme de De Palma dans le rétro

Le vrai problème, évidemment, c’est Brian De Palma. Son Carrie de 1976 n’est pas seulement une adaptation réussie, c’est un film qui a trouvé la forme exacte de la colère contenue, du désir d’intégration et de la punition spectaculaire. Le plan final, les mouvements de caméra, la montée du chaos : tout y est devenu langage. Flanagan le sait et l’a dit sans détour dans Entertainment Weekly : « The only way to approach it was to build something new out of the ingredients of ‘Carrie.’ Otherwise, there’s really no purpose in trying to retread ground that’s been so beautifully walked before » (Entertainment Weekly). Traduction en français de comptoir : refaire la même chose aurait été une balle dans le pied. Et il a raison.

Ce qui rend ce projet intéressant, c’est justement cette tension entre fidélité et réinvention. On ne demande pas à Flanagan de battre De Palma sur son propre terrain, ce serait idiot. On attend plutôt qu’il comprenne ce que Carrie dit de son époque et de la nôtre, puis qu’il le fasse résonner autrement. La série semble vouloir creuser la dimension sociale du récit, la violence ordinaire, le regard collectif, la fabrication du monstre par la communauté qui le désigne. C’est là que le matériau de King reste d’une modernité pas piquée des hannetons : la cruauté adolescente n’a jamais eu besoin d’être surnaturelle pour faire des dégâts. Le télékinétique, au fond, n’est que la forme spectaculaire d’une rage très banale.

King, Flanagan et la machine à fantasmes

Il y a aussi une petite ironie délicieuse dans l’affaire : Flanagan, qui s’était imposé une règle personnelle de ne pas faire de remakes ni de suites, la met de côté pour Carrie. Pas pour n’importe quel titre, donc. Pour une œuvre qui a déjà été adaptée plusieurs fois, qui appartient à la fois au patrimoine du cinéma d’horreur et à l’ADN de la culture populaire. C’est le genre de projet qui peut soit relancer la machine à fantasmes, soit se prendre les pieds dans ses propres références. Mais avec Flanagan, on peut au moins espérer une lecture qui ne confond pas hommage et révérence molle.

Prime Video, de son côté, tient là un fer de lance assez malin : une série d’horreur littéraire, identifiable, prestigieuse, avec un nom qui parle immédiatement aux cinéphiles et aux lecteurs de King. Dans un marché saturé de franchises, de reboots et de suites qui tournent parfois à vide, Carrie a l’avantage d’être un récit court, net, cruel, et donc malléable sans être dilué. Si la série tient ses promesses, elle pourrait montrer qu’un classique n’a pas besoin d’être momifié pour survivre. Il suffit parfois de lui remettre du sang dans les veines. Et ça, franchement, on a envie de voir si Flanagan sait encore le faire sans se répéter.

Rendez-vous le 7 octobre 2026 pour savoir si ce bal-là finit en couronne de lauriers ou en seau d’eau glacée sur la tête. Avec Carrie, le moindre faux pas se voit à des kilomètres. Mais quand la colère, la foi et la honte se retrouvent dans la même pièce, on sait déjà que quelqu’un va finir carbonisé. Pas forcément celui qu’on croit.

Part.
Laisser Une Réponse