On a parfois l’impression que Matt Damon fait partie du décor hollywoodien, comme un meuble de luxe qu’on ne regarde plus. Mauvais réflexe : son filmographie, elle, raconte à elle seule trente ans de cinéma américain, de la fulgurance indie à la machine à prestige.

À l’heure où l’acteur de Boston, né en 1970, enchaîne les rôles de premier plan et les apparitions de haute volée, son parcours dit quelque chose de la hiérarchie très bizarre de Hollywood : on le place volontiers dans la catégorie des stars bancables, mais on oublie souvent de le traiter comme un véritable monstre sacré. Pourtant, il a gagné un Oscar dès 1998 pour le scénario de Good Will Hunting avec Ben Affleck, a traversé les franchises avec Jason Bourne et Ocean’s Eleven, et s’est offert des partitions plus troubles chez Steven Spielberg, les frères Coen ou Christopher Nolan. Rotten Tomatoes, avec son culte du consensus critique, permet ici de prendre la température d’une carrière qui ne se résume pas à deux ou trois gros succès au box-office. Et la surprise, au fond, c’est moins le classement que sa logique : Damon brille souvent là où on ne l’attend pas.

Le site agrège les avis critiques et fabrique une sorte de baromètre pop, imparfait mais utile, de la réputation d’un film. Dans le cas de Damon, le palmarès fait apparaître une constante assez savoureuse : il excelle dans les récits de transmission, les figures de compétence, les hommes en apparence solides mais fissurés de l’intérieur. Bref, le type qui tient le cadre sans toujours voler la lumière. C’est peut-être ça, sa vraie force : être indispensable sans jouer les divas.

Alors oui, on va parler de ses cinq meilleurs films selon Rotten Tomatoes, mais surtout de ce qu’ils racontent de lui : un acteur plus vaste, plus souple et plus malin qu’on ne le répète d’habitude.

Le gars de Boston qui a appris à disparaître dans le cadre

Avant d’entrer dans le classement, il faut rappeler un truc simple : Damon n’a jamais été un acteur de pose. Même quand il devient une tête d’affiche, il garde ce mélange de précision et d’effacement qui le rend presque anti-star, à rebours des postures de demi-dieu qu’affectionne Hollywood. Dans The Talented Mr. Ripley, The Martian, Ford v Ferrari ou Oppenheimer, il ne cherche pas à écraser le film ; il le densifie. C’est une nuance capitale, et assez rare chez un acteur aussi installé.

Le classement de Rotten Tomatoes le confirme d’ailleurs avec une petite ironie : plusieurs de ses meilleurs scores concernent des films où il n’est même pas le centre absolu du récit. C’est le cas de Saving Private Ryan et de Oppenheimer, où il joue des rôles secondaires mais décisifs. Comme si Damon, au lieu de réclamer le trône, préférait tenir la charpente. Pas très glamour sur le papier, mais diablement efficace. Le cinéma adore les rois ; Damon, lui, sait surtout être l’architecte.

Quand Spielberg et Nolan lui prêtent leurs jouets

Avec Saving Private Ryan (1998), Steven Spielberg l’utilise comme moteur dramatique absent. Tom Hanks porte la mission, la guerre, la fatigue morale ; Damon incarne l’enjeu, la silhouette à retrouver, le corps autour duquel tout s’organise. Le film, devenu un étalon du cinéma de guerre moderne, a durablement marqué le box-office et l’imaginaire collectif, mais Damon y gagne surtout une aura étrange : celle d’un acteur capable d’exister par la rareté. On le voit peu, on le retient beaucoup. C’est presque une leçon de mise en scène.

Affiche de Will Hunting
Affiche de Will Hunting

Chez Christopher Nolan, la mécanique change mais la logique demeure. Dans Oppenheimer (2023), Damon campe le général Leslie Groves, homme de terrain, militaire pragmatique, contrepoint sec au vertige intellectuel du physicien joué par Cillian Murphy. Le film, qui a dépassé le milliard de dollars au box-office mondial et raflé sept Oscars en 2024, repose sur une distribution tentaculaire, mais Damon y impose une autorité tranquille. Pas besoin de surjouer le commandement : il suffit d’un regard qui dit que le projet Manhattan n’est pas une thèse de séminaire, mais une affaire de guerre. Chez Nolan, Damon est moins une vedette qu’une force de gravité.

Les frères Coen et la petite gifle de l’humilité

Avec True Grit (2010), Joel et Ethan Coen lui offrent un rôle délicieux parce qu’il le décentre. Son Texas Ranger LaBoeuf n’est ni le héros principal ni le simple faire-valoir : c’est un type compétent, orgueilleux, un peu raide, qui se prend les pieds dans sa propre assurance. Face à Jeff Bridges et Hailee Steinfeld, Damon accepte de jouer la friction plutôt que la séduction pure. Et c’est précisément là qu’il devient intéressant. Le film, nommé à dix Oscars, a rapporté plus de 250 millions de dollars dans le monde pour un budget d’environ 38 millions : un joli cas d’école du prestige rentable, ce petit miracle que les studios aiment tant quand il ne sent pas trop la naphtaline.

Ce qui frappe, dans True Grit, c’est que Damon y ressemble presque à un acteur qui aurait compris qu’un bon second rôle peut avoir plus de relief qu’un premier plan trop lisse. Il y a chez lui une manière de se laisser contredire par le film, et c’est très beau. L’ego en sourdine, c’est parfois là que la star devient acteur.

Le grand écart : de Good Will Hunting à The Odyssey

Le sommet du classement, sans surprise, reste Good Will Hunting (1997), avec son 97 % critique et son statut de film-charnière. Damon y incarne Will, jeune prodige des quartiers populaires de Boston, nettoyeur de couloirs au MIT et génie mathématique clandestin. Le film de Gus Van Sant, écrit par Damon et Affleck, a rapporté plus de 225 millions de dollars dans le monde pour un budget d’environ 10 millions, et a offert à Damon son premier Oscar, celui du meilleur scénario original. C’est le point de départ d’une carrière qui aurait pu se contenter d’être brillante ; elle a préféré devenir durable.

Ce qui rend Good Will Hunting si tenace, ce n’est pas seulement son efficacité dramatique ou le duo Damon-Affleck, mais sa façon de transformer un récit d’ascension en combat contre l’assignation sociale. Will est un cerveau qui refuse d’être réduit à son don, un garçon qui se protège derrière la gouaille et l’autodestruction. Damon y trouve déjà ce qui fera sa signature : une vulnérabilité tenue, jamais exhibée. Et si l’on regarde sa filmographie à travers ce prisme, tout s’éclaire un peu mieux. The Martian, Jason Bourne, Ford v Ferrari, Oppenheimer : partout, le même homme qui résout, traverse, encaisse, repart. Damon joue souvent des survivants ; dans Good Will Hunting, il invente la matrice.

Reste la petite curiosité du classement : The Odyssey, annoncé comme l’un de ses grands rôles récents, s’inscrit dans cette logique de héros écrasé par le récit qu’il porte. Adapter Homère, chez Nolan, c’est évidemment convoquer l’idée du retour, de l’épreuve, du temps qui ronge les corps et les certitudes. Damon y devient un Odysseus de chair et de fatigue, ce qui lui va comme un gant. On ne sait pas encore si le film rejoindra le panthéon de sa carrière, mais l’idée même qu’il puisse incarner un tel mythe dit quelque chose de son statut : celui d’un acteur capable de tenir la barre quand le cinéma se prend pour une épopée. Et franchement, à Hollywood, ça ne court pas les rues. Matt Damon n’a jamais eu besoin de faire le malin pour laisser une trace. C’est peut-être pour ça qu’on continue de le regarder un peu tard.

Au fond, ce classement raconte moins cinq films qu’une trajectoire : celle d’un acteur qui a compris très tôt que la durée vaut parfois mieux que l’éclat. Et dans une industrie qui adore les feux d’artifice avant d’oublier le lanceur, c’est déjà une forme de victoire. Ou, pour le dire plus simplement : Damon n’a pas besoin de crier pour qu’on l’entende. Il lui suffit d’entrer dans le cadre. Le reste suit, comme par politesse.

Bande-annonce VF de Will Hunting

Part.
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