Jon Hamm, c’est ce drôle de cas d’école hollywoodien : un visage de pub pour costume trois pièces, une voix de velours, et une capacité assez insolente à jouer les types les plus bancals du paysage télé. Entre prestige drama, satire et pure comédie, il a transformé chaque apparition en petit coup de force.
Depuis l’explosion de Mad Men sur AMC en 2007, l’acteur né à Saint-Louis a construit une filmographie télé qui dit beaucoup de la télévision américaine des quinze dernières années : l’âge d’or des anti-héros, la montée en puissance des anthologies, puis l’ère des plateformes où l’on recycle les stars comme des cartes de fidélité. Dans le lot, Jon Hamm a souvent servi de fer de lance, capable d’alterner le cynisme glacé, la vulnérabilité à peine maquillée et la grosse vanne bien sale sans donner l’impression de changer de costume (ce qui, chez lui, reste un sport de haut niveau). Le bonhomme a compris très tôt qu’un grand acteur de télévision ne se contente pas d’être “présentable” : il doit aussi savoir se salir les mains.
Dans la liste qu’on a sous les yeux, on croise Black Mirror, Fargo, 30 Rock, Your Friends & Neighbors et, évidemment, Mad Men. Autrement dit, cinq terrains de jeu très différents, du thriller moral à la sitcom nerveuse, du drame d’auteur à la satire de plateforme. Et c’est là que le cas Hamm devient intéressant : il n’est pas seulement “bon”, il est modulable, presque caméléon, avec ce petit supplément de classe qui lui permet de jouer les salauds charmants sans jamais tomber dans le cliché du demi-dieu en pilotage automatique. En clair : il sait être le mec qu’on adore détester, puis celui qu’on finit par plaindre. Et ça, c’est du métier.
Le vrai sujet, au fond, ce n’est pas de savoir si Jon Hamm sait jouer. C’est de voir comment il a fait de la télévision un terrain où son élégance devient une arme, puis un piège.
Le costume, le vice et le sourire en coin
Dans Mad Men, Don Draper reste l’évidence absolue. Diffusée de 2007 à 2015, la série de Matthew Weiner a remis le drame de prestige au centre du jeu, avec ses sept saisons, son écriture millimétrée et son obsession pour l’Amérique des années 1960, ses mensonges publicitaires et ses masculinités en décomposition. Hamm y incarne un homme qui vend des rêves tout en étant incapable de tenir debout moralement. Le génie du truc, c’est qu’il ne joue jamais Don comme un monstre de série B : il le joue comme un type qui se persuade chaque matin qu’il mérite encore d’être aimé. Ça change tout.
Face à January Jones, John Slattery, Christina Hendricks et Elisabeth Moss, Hamm impose une présence qui tient autant du masque que de la plaie ouverte. On comprend vite pourquoi la série a fait de lui une icône : il a ce mélange rare de contrôle et de fatigue, de séduction et de naufrage. Don Draper n’est pas seulement son rôle signature, c’est la matrice de tout ce qu’il fera ensuite à la télévision.
Quand le type sérieux se met à faire le guignol
Ce qui amuse dans le parcours de Hamm, c’est que sa réputation de grand dramatique n’a jamais empêché la comédie de lui tendre les bras. Dans 30 Rock, son Dr Andrew Baird, dit Drew, n’apparaît pas longtemps, mais il suffit de l’épisode “The Bubble” pour comprendre le potentiel comique du bonhomme. Tina Fey lui offre un terrain parfait : un beau mec persuadé que le monde s’incline devant lui, alors qu’il accumule les humiliations avec une grâce presque aristocratique. Le gag n’est pas qu’il soit séduisant. Le gag, c’est qu’il ne sait pas du tout ce qu’il fait.
La même logique traverse ses apparitions dans Unbreakable Kimmy Schmidt, où il pousse le curseur du ridicule jusqu’au révérend Richard Wayne Gary Wayne, et dans des formats plus éclatés comme Comedy Bang! Bang! ou certains sketches de Saturday Night Live. Là encore, Hamm ne “se moque” pas de lui-même : il accepte d’être déformé par la comédie, ce qui est beaucoup plus malin. Chez lui, le rire ne détruit pas le prestige ; il le tord, il le salit, il le rend plus vivant.
Le noir, le sale et le très mauvais goût
Dans Black Mirror, le White Christmas de Charlie Brooker et Carl Tibbetts lui permet d’aller dans une zone plus sombre. Son Matt Trent n’est pas un simple salaud de service : c’est un rouage d’un système de surveillance et de punition qui transforme l’intime en marchandise. Le dispositif de l’épisode, avec ses implants Z-Eyes et ses copies numériques de conscience, colle parfaitement à la froideur de Hamm. Il y a chez lui une manière de faire passer la cruauté par la politesse, comme si le crime avait appris les bonnes manières. C’est glaçant, et c’est précisément pour ça que ça fonctionne.
Le même principe opère dans Fargo saison 5, diffusée entre fin 2023 et début 2024 sur FX. Son shérif Roy Tillman, avec sa religiosité de façade et sa violence bien réelle, lui offre un rôle d’antagoniste d’une belle complexité. Juno Temple lui donne la réplique dans une saison où le vernis du Midwest craque de partout, et Hamm s’y balade avec une assurance un peu obscène, entre autorité patriarcale et grotesque presque carnavalesque. Oui, les discussions autour de son torse en silicone ont beaucoup circulé. Mais derrière le gag, il y a surtout une idée simple : Hamm sait jouer les hommes de pouvoir comme des enfants dangereux.
Le petit braquage qui tient debout grâce à lui
Plus près de nous, Your Friends & Neighbors illustre un autre versant de sa persona télévisuelle : le type aimable qui glisse doucement vers l’illégalité. Dans cette série Apple TV menée par Jonathan Tropper, Hamm joue Andrew “Coop” Cooper, un financier viré qui commence à dépouiller les riches autour de lui. Le concept sent le bon petit high concept de plateforme, avec ses beaux appartements, ses bijoux, ses mensonges conjugaux et ses combines de voisinage. Sauf que la série tient surtout parce que Hamm sait rendre son personnage fréquentable, presque attachant, alors qu’il est en train de faire n’importe quoi. C’est son super-pouvoir : il donne envie de suivre un type qu’on ne laisserait pas garder les clés de la cave.
Et c’est peut-être là que se loge la vraie cohérence de sa carrière télé. Qu’il soit publicitaire, révérend, flic, escroc ou beau gosse paumé, Jon Hamm joue toujours la tension entre surface et fissure. Il a le charme des acteurs qui semblent faits pour l’affiche, mais il préfère les rôles où l’affiche se craquelle. C’est sans doute pour ça qu’on le regarde encore avec autant de plaisir : il ne vend jamais seulement une image, il la démonte en direct.
Alors oui, Don Draper restera probablement son Olympe, son rôle-totem, celui qui a fixé sa légende. Mais réduire Jon Hamm à ce seul personnage serait passer à côté de ce qu’il a patiemment construit ensuite : une télévision où le prestige peut rire, où la comédie peut saigner, et où un beau costume cache toujours un sale petit secret. Et franchement, on ne va pas s’en plaindre. Qui d’autre peut encore faire ça avec autant d’aplomb ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




