Hollywood adore recycler ses propres fantasmes, mais quand il s’attaque à Akira Kurosawa avec Paul Newman en bandit mexicain, on frôle le gag industriel. The Outrage, remake western de Rashomon sorti en 1964, est exactement ce genre d’objet qu’on oublie à peine le générique fini.
Pour comprendre le cas The Outrage, il faut remonter à la trajectoire de Rashomon lui-même. Le film de Kurosawa, présenté à Venise en 1951 puis distribué aux États-Unis au début des années 1950, a ouvert une brèche : celle d’un cinéma japonais soudain pris au sérieux par l’Occident, au point de devenir une référence de prestige. Son dispositif, quatre récits contradictoires autour d’un crime, a contaminé la culture populaire, la narration judiciaire, le thriller psychologique et jusqu’aux séries télé qui font mine de découvrir l’ambiguïté morale (on leur pardonne à moitié, parce qu’elles ont parfois du panache). Dans ce contexte, les Kanin, Fay et Michael, ont d’abord tenté la transposition théâtrale avec Rashomon sur Broadway en 1959, en gardant un système de représentation aujourd’hui franchement daté, avec des acteurs blancs grimés pour jouer des personnages asiatiques. Le cinéma américain des années 1960, lui, n’était pas exactement un modèle de lucidité sur ces questions : le brownface et les maquillages ethniques circulaient encore sans trop de honte, et MGM a fini par transformer l’affaire en western situé dans le Sud-Ouest américain des années 1870. Le problème, c’est qu’en voulant « adapter » Kurosawa, Hollywood a surtout révélé sa vieille manie de tout ramener à son petit théâtre racial.
Et c’est là que The Outrage devient intéressant : non pas comme bon film raté, mais comme symptôme très bavard d’une industrie qui voulait la modernité sans lâcher ses réflexes de bazar.
Le Far West en carton-pâte, ou comment rater sa cible avec méthode
Dans The Outrage, Martin Ritt, cinéaste souvent associé à un certain sérieux de mise en scène et à une attention sociale réelle, hérite d’un matériau déjà bancal. Le scénario déplace l’action dans l’Ouest américain, avec un riche Sudiste, sa femme, un bandit mexicain et un prêcheur, soit la version MGM d’un puzzle moral qui, chez Kurosawa, tenait par sa sécheresse et sa précision. Ici, le film conserve la structure du témoignage contradictoire, mais change de décor pour rendre le casting « acceptable » aux yeux du studio. Sauf que le remède est pire que le mal : Paul Newman, immense star de l’époque, incarne un hors-la-loi mexicain avec un accent et un jeu qui sentent la fabrication à plein nez. On comprend l’idée commerciale, on comprend moins le résultat. Quand le star system veut faire passer la pilule, il finit parfois par fabriquer une indigestion.
Le plus cruel, c’est que le film ne manque pas de moyens. James Wong Howe, chef opérateur légendaire, signe un noir et blanc qui a de la tenue, presque de la noblesse. Edward G. Robinson, en escroc bavard, mâche le décor avec une gourmandise de vieux monstre sacré. William Shatner, lui, apporte une étrangeté presque involontairement fascinante, ce qui est déjà beaucoup pour un rôle de prédicateur. Mais ces éclats restent des bouts de bravoure dans une machine qui ne sait jamais vraiment s’installer. Le film dure environ 111 minutes, et on sent parfois chaque minute de trop, non pas parce qu’il serait interminable, mais parce qu’il cherche en permanence le bon angle sans jamais le trouver. Le western se prend pour un miroir moral, sauf qu’il reflète surtout ses propres coutures.

Paul Newman en contre-emploi, ou la star qui déborde le cadre
Le cas Newman mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il dit beaucoup de la période. Au milieu des années 1960, l’acteur est déjà une figure majeure du cinéma américain, capable d’alterner virilité blessée, élégance ironique et intensité contenue. Avec Martin Ritt, il avait signé Hud en 1963, un vrai grand film, sec, tendu, d’une cruauté presque biblique. Deux ans plus tard, les voilà réunis sur The Outrage, et la comparaison fait mal. Newman n’est pas mauvais au sens paresseux du terme : il est surtout mal employé, coincé dans une idée de personnage qui repose sur une transformation extérieure plus que sur une nécessité dramatique. Résultat, le contre-emploi tourne à la démonstration de studio. Quand une star trop identifiable doit se faire passer pour autre chose, le cinéma devient un jeu de déguisement où tout le monde voit la ficelle.
Ce qui rend l’affaire encore plus savoureuse, c’est que The Outrage arrive à un moment où Hollywood adore les remakes prestigieux, les transpositions littéraires et les adaptations qui sentent la caution culturelle. Les années 1960 voient les grands studios chercher des sorties de secours face à la télévision, à l’érosion du public et à la fin d’un certain ordre moral. On mise alors sur les têtes d’affiche, les formats larges, les sujets « sérieux », les films à la fois respectables et vendables. The Outrage coche presque toutes les cases, sauf la plus importante : l’évidence artistique. À force de vouloir faire du Kurosawa en version saloon, MGM a surtout signé un objet de curiosité, pas un classique caché.
Le péché originel du remake : copier sans comprendre
Le vrai sujet, au fond, n’est pas seulement l’existence d’un remake oublié. C’est la manière dont Hollywood a longtemps traité les œuvres étrangères comme des réservoirs d’idées à reconditionner. Rashomon n’est pas qu’une histoire de crime et de témoignage : c’est une architecture du doute, une mise en crise du récit lui-même. Le transposer dans l’Ouest américain pouvait avoir du sens si le film assumait une vraie relecture historique, politique, formelle. Mais The Outrage préfère l’illustration à la réinvention. On garde le mécanisme, on change les costumes, et on prie pour que ça tienne debout. Ça ne tient qu’à moitié, et encore. Le remake n’est pas un péché en soi ; le péché originel, c’est de croire qu’un décor neuf suffit à faire une idée neuve.
On comprend malgré tout pourquoi ce long métrage continue de rôder dans les marges des cinéphiles curieux. Il concentre à lui seul plusieurs lignes de fracture : la fascination américaine pour Kurosawa, le star system en mode camouflage, la persistance des représentations racialisées, et cette drôle d’obsession des studios pour les œuvres « sérieuses » qu’ils finissent par aplatir. C’est un film qui parle malgré lui de l’industrie autant que du récit. Et ce genre de ratage, chez NRmagazine, on le regarde toujours avec un petit sourire en coin : pas pour se moquer gratuitement, mais parce qu’il raconte mieux son époque qu’un succès trop bien peigné. Parfois, le film le plus bancal est aussi le plus bavard.
Alors oui, The Outrage n’a pas la grâce de Rashomon, ni sa puissance de vertige. Mais il a ce charme très particulier des objets mal nés, ceux qui laissent voir les nerfs à vif d’un système de production, ses tics, ses aveuglements, ses ambitions mal digérées. Et ça, mine de rien, c’est déjà du cinéma. Pas du grand, pas du beau, mais du cinéma qui trahit ses propres mensonges. Ce qui, au fond, est presque une forme de franchise.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




