Un western de 1951, signé William A. Wellman et nourri par une idée de Frank Capra, qui met les femmes au centre sans les transformer en slogan. Rien que ça, et pourtant le film est resté dans l’ombre pendant des décennies.

Dans l’histoire du western classique, on a souvent retenu les cavaliers solitaires, les duels au soleil et les hommes qui se regardent de travers avant de dégainer. Westward the Women, lui, prend ce grand récit américain par le col et lui fait faire un pas de côté. Sorti en 1951, produit par Metro-Goldwyn-Mayer, le film raconte la traversée de 140 femmes parties de Chicago vers une ville minière de Californie au milieu du XIXe siècle. Le scénario est signé Charles Schnee, qui traîne derrière lui Red River, The Furies, They Live by Night et The Bad and the Beautiful, tandis que le crédit « Story by » revient à Frank Capra, l’homme de It Happened One Night, Mr. Smith Goes to Washington et It’s a Wonderful Life. Autrement dit, on n’est pas face à une curiosité bricolée dans un coin de studio, mais à un objet très pensé, très hollywoodien, et assez culotté pour son époque.

Le film arrive à un moment où le western règne encore en maître sur l’imaginaire américain, mais où les studios commencent déjà à tester d’autres angles pour éviter la simple répétition du même fantasme viril. MGM, qui n’était pas née de la dernière pluie, a d’ailleurs vendu l’opus en mettant Robert Taylor en avant sur l’affiche, histoire de faire croire à un western centré sur un héros bien carré. Sauf que Buck Wyatt, son personnage, est surtout un chef de piste autoritaire, misogyne, persuadé de savoir ce qu’est la « vertu » féminine et bien décidé à la faire respecter à coups de morale. Le film, lui, ne l’écoute qu’à moitié. C’est là que Westward the Women devient intéressant : il joue le western à l’ancienne, mais il en déplace le centre de gravité.

Le grand Ouest, version sans chapeau de paille

En apparence, on a tous les ingrédients du genre : la route, la poussière, les chariots, les accidents, les attaques, les morts, la dureté du trajet. En réalité, Wellman filme surtout un groupe, pas une épopée individuelle. Les femmes du convoi viennent d’horizons variés, entre agricultrices, immigrées et anciennes showgirls, et le film les regarde comme des personnes complètes, pas comme des silhouettes décoratives destinées à attendre le retour du cowboy. Ça paraît évident aujourd’hui ? Bien sûr. En 1951, c’était déjà une petite secousse.

Le plus beau, c’est que Westward the Women ne se contente pas de brandir un discours de façade sur l’émancipation. Il montre des actes, des gestes, des apprentissages. Les femmes apprennent à conduire les attelages, à se défendre, à survivre dans un environnement où la brutalité n’a rien d’abstrait. Certaines scènes sont d’une sécheresse presque documentaire, avec des morts, des violences sexuelles suggérées par le contexte, des enfants qui disparaissent, des accidents de route. Pas de sucre, pas de vernis. Le film ne dit pas “les femmes sont fortes”, il les place dans un monde où la force devient une compétence de base. Et ça change tout.

Affiche de Convoi de femmes
Affiche de Convoi de femmes

Buck Wyatt, ou la masculinité qui se mord la queue

Le personnage de Buck Wyatt est le vrai caillou dans la botte. Robert Taylor lui donne une présence de demi-dieu de studio, mais le rôle est écrit comme une contradiction ambulante : il parle de maintien, de pudeur, de féminité comme d’un capital à préserver, alors même que la traversée exige de tout le monde une forme d’endurcissement. C’est là que le film devient plus fin qu’il n’en a l’air. Les femmes qui adoptent des comportements dits « masculins » ne sont pas récompensées parce qu’elles auraient trahi leur nature ; elles survivent parce que la frontière impose ses propres lois, et que ces lois n’ont rien à voir avec les sermons de Buck.

William A. Wellman, lui, sait très bien ce qu’il fait. Le cinéaste n’a jamais été un tendre, et sa filmographie le prouve assez : Wings, The Public Enemy, The Story of G.I. Joe, Night Nurse, A Star Is Born version 1937… il a souvent filmé des corps en tension, des rapports de force, des systèmes qui broient les individus. Ici, il applique cette logique à un groupe féminin sans jamais les réduire à un manifeste. Le résultat, c’est un western qui ne demande pas la permission d’exister autrement. Il avance, il encaisse, il tord le cou au réflexe de lecture paresseux. Et franchement, ça fait du bien.

Frank Capra en embuscade, Wellman au tir

Le crédit de Frank Capra dans l’histoire est loin d’être anecdotique. On pense souvent à lui comme au grand architecte de l’optimisme américain, au chantre du citoyen ordinaire face au système. Ici, son idée de départ vient contaminer le western d’une manière assez maligne : on garde la mythologie de la conquête, mais on la reconfigure autour d’un collectif féminin. Ce n’est pas un simple renversement de casting. C’est une manière de déplacer la valeur morale du récit. Qui mérite qu’on le regarde ? Qui porte l’histoire ? Qui a le droit d’être le moteur du mythe ?

À ce titre, Westward the Women a un parfum de film en avance sur sa réception. Pas révolutionnaire au sens tapageur, pas “moderne” au sens marketing du terme, mais suffisamment lucide pour comprendre que le western n’est pas seulement une affaire d’hommes armés. C’est aussi une machine à fantasmes sur la nation, la famille, la violence, le travail et la survie. En faisant traverser ce territoire à 140 femmes, Wellman et Capra rappellent que l’Ouest n’a jamais appartenu à une seule silhouette. Le western, ici, cesse d’être un club privé pour moustaches en sueur.

Le film est aujourd’hui disponible en vidéo à la demande, ce qui n’est pas une mauvaise nouvelle pour celles et ceux qui aiment voir un classique remettre les pendules à l’heure sans faire semblant d’être sage. On a parfois l’impression que certains films n’attendent que ça : qu’on les redécouvre sans le filtre des affiches mensongères et des classements paresseux. Westward the Women fait partie de ceux-là. Il ne crie pas, il ne parade pas, il avance dans la poussière. Et il laisse derrière lui une petite idée qui gratte encore : dans le western, la vraie audace n’est pas toujours là où on l’attend. Parfois, il suffit de changer qui tient les rênes pour faire vaciller tout le décor.

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