IMDb a parlé, et l’industrie indienne tend déjà l’oreille : Ramayana Part 1 de Nitesh Tiwari arrive en tête des films les plus attendus pour la seconde moitié de 2026. Avec Ranbir Kapoor et Yash en fer de lance, le projet ne vend pas seulement un film, mais une machine à fantasmes calibrée pour l’Olympe du box-office.
Le classement en question, établi à partir des pages consultées par les plus de 250 millions d’utilisateurs mensuels du site, dit quelque chose de plus large qu’un simple emballement de fans. Il raconte la manière dont le cinéma indien, depuis une bonne décennie, a appris à transformer ses grandes figures mythologiques en événements industriels mondialisés. On n’est plus seulement dans le prestige local ou la ferveur régionale : on parle d’un long métrage pensé comme un bloc culturel, un objet de dévotion populaire et de stratégie commerciale, avec tout ce que cela implique de budget, de casting XXL et de promesse de spectacle. Bref, la vieille histoire sacrée a changé de costume, mais elle garde son appétit de géant. Et quand un mythe devient un produit d’appel, on n’est jamais très loin du grand écart entre ferveur et calcul.
Le vrai sujet, c’est moins Ramayana que ce que Ramayana dit de l’Inde de 2026 : un cinéma qui veut régner sur ses propres légendes sans renoncer à la logique du blockbuster.
Le mythe en costume trois pièces
À ce stade, il faut regarder le projet pour ce qu’il est : une adaptation épique du Ramayana, l’un des piliers de la tradition hindoue, confiée à Nitesh Tiwari, cinéaste déjà rompu à l’art de faire cohabiter émotion populaire et architecture narrative solide. Tiwari n’est pas un faiseur de poudre aux yeux ; il sait tenir une histoire, faire monter la tension, ménager l’élan collectif. Autrement dit, il a le profil idéal pour prendre un texte sacré et le faire entrer dans le grand cirque du cinéma événementiel sans le réduire à un simple défilé d’effets numériques. Enfin, sur le papier.
Le titre même, Ramayana Part 1, annonce la couleur : on ne parle pas d’un film isolé, mais d’un premier bloc d’une entreprise plus vaste, avec cette logique de franchise qui a envahi le cinéma mondial depuis que les studios ont compris qu’un univers étendu vaut souvent mieux qu’un seul coup d’éclat. L’Inde n’a pas attendu Hollywood pour aimer les sagas, mais elle en a désormais intégré les méthodes les plus agressives. Et ça, franchement, ce n’est pas anodin. Le mythe n’est plus seulement raconté, il est industrialisé.
Ranbir, Yash : la rencontre des demi-dieux
Le duo Ranbir Kapoor et Yash n’a rien d’un simple argument de casting. C’est même le moteur symbolique du projet. Kapoor, héritier d’une dynastie bollywoodienne, incarne une forme de prestige intérieur, une élégance de star qui a traversé les décennies sans se dissoudre dans le bruit. Yash, lui, vient d’un autre versant du star system indien, plus frontal, plus massif, plus proche du monstre sacré taillé pour les déflagrations de masse. Les réunir, c’est organiser une collision entre deux régimes de célébrité, deux publics, deux manières d’habiter l’écran.
Et c’est là que le film devient intéressant avant même sa sortie : il ne vend pas seulement des personnages, il vend des présences. Dans le cinéma indien contemporain, la star n’est pas un supplément de communication, elle est une matière première. On ne va pas voir un acteur, on va voir ce qu’il représente, ce qu’il promet, ce qu’il déclenche. Kapoor et Yash, chacun à sa manière, apportent cette charge quasi religieuse que le cinéma commercial adore recycler en énergie narrative. Quand les têtes d’affiche font office de divinités, le récit passe presque au second plan.
IMDb, ou le thermomètre des appétits
Que Ramayana Part 1 domine un classement IMDb n’a rien d’un hasard magique. Le site ne mesure pas la qualité, il capte l’intensité des attentes, et c’est souvent plus révélateur qu’un communiqué de studio bien peigné. Avec ses centaines de millions de visiteurs mensuels, la plateforme agit comme un gigantesque baromètre des pulsions cinéphiles mondialisées. Quand un film grimpe en tête, cela signifie qu’il a déjà traversé plusieurs couches de désir : curiosité, spéculation, star worship, et cette bonne vieille impatience qui fait tourner le marketing comme un manège un peu grinçant.
Pour les producteurs, ce genre de classement vaut presque prévente symbolique. Il valide une stratégie avant même que le premier plan ne soit monté en post-production. Il alimente les conversations, rassure les financiers, excite les distributeurs et donne aux fans l’impression d’assister à une montée en puissance historique. Le cinéma indien a toujours aimé les grandes promesses, mais il les formule désormais avec les outils du capitalisme de plateforme. Le bouche-à-oreille commence avant le tournage, et parfois même avant qu’on sache si le film tiendra debout.
Le grand jeu des empires de celluloïd
Ce qui se joue ici dépasse le seul cas de Ramayana Part 1. Depuis les années 2010, l’Inde a vu ses superproductions prendre une ampleur nouvelle, avec des budgets de production qui flirtent avec les sommets régionaux, des lancements pensés comme des fêtes nationales et une circulation internationale de plus en plus agressive. Les studios ont compris qu’un film mythologique bien emballé pouvait devenir une poule aux œufs d’or, à condition de maîtriser l’équilibre entre respect du matériau d’origine et surenchère spectaculaire.
Mais le piège est là, évidemment : à force de vouloir tout faire exploser, on peut aussi tirer une balle dans le pied du récit. Trop d’effets, trop de solennité, trop de gravité numérique, et le mythe se transforme en vitrine de luxe. L’Inde a déjà produit des fresques qui confondent ampleur et lourdeur, souffle et empilement. Nitesh Tiwari devra éviter ce péché originel du film à grand spectacle : croire que la démesure suffit à fabriquer l’émotion. Un dieu en CGI reste un dieu en CGI s’il n’a pas de chair derrière la lumière.
Et maintenant, on attend le tonnerre
Reste la question qui fâche un peu, celle qu’on se pose toujours devant un projet pareil : est-ce que Ramayana Part 1 sera une vraie proposition de cinéma ou une cathédrale de promesses ? Le cinéma indien sait faire les deux, parfois dans la même séquence, ce qui explique aussi sa puissance et ses ratés. Mais ici, tout indique que le film veut jouer sur les deux tableaux : l’adhésion populaire et la stature historique, le spectacle et la révérence, la franchise et la légende. Pas simple, mais diablement stimulant.
On attend donc moins un simple blockbuster qu’un test grandeur nature : celui de la capacité du cinéma indien à convertir ses mythes les plus sacrés en événement mondial sans les vider de leur charge. Si Tiwari réussit son coup, il ne livrera pas seulement un film attendu ; il ouvrira une nouvelle voie pour les grandes fresques indiennes de l’ère numérique. Sinon, on aura au moins eu droit à un très beau feu d’artifice. Et parfois, soyons honnêtes, c’est déjà pas mal. À l’arrivée, tout se jouera sur une chose très simple : faire vibrer le mythe sans le mettre en formol.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




