Après avoir fait de la mémoire, du deuil et des fantômes un matériau de cinéma dans Qissa et The Song of Scorpions, Anup Singh revient avec un court métrage tourné dans les rues de Mumbai. Le projet s’appelle Lasya: The Gentle Dance, et il promet moins la carte postale que la friction avec le réel.
Le point de départ est simple, presque brutal : un père et son fils, mendiants au bord de la route, traversent une journée sous la pluie de mousson, qui revient sans cesse bousculer leur existence. Le film est produit par la société mumbaiote Pretty Pictures, et son tournage dans l’espace public dit déjà quelque chose de son ambition : ne pas enfermer la pauvreté dans un décor de studio, mais la laisser respirer dans la ville, au milieu du vacarme, des flux, des regards. Mumbai, avec ses contrastes insolents, ses trottoirs saturés et sa violence sociale parfaitement intégrée au paysage, offre à Singh un terrain autrement plus tranchant qu’un simple cadre exotique. On n’est pas là pour faire joli. On est là pour regarder ce que la ville avale et recracher.
À ce stade, le titre lui-même mérite qu’on s’y arrête. Lasya, dans la tradition indienne, renvoie à une danse douce, gracieuse, souvent associée à une forme féminine du mouvement, en miroir du tandava, plus furieux, plus tellurique. Or Singh colle cette idée de délicatesse à des corps précaires, à des existences exposées, à une survie de chaque minute. Le contraste n’a rien d’anodin : il annonce un film qui ne se contente pas de filmer la misère comme un constat social, mais comme une chorégraphie de l’endurance. Et ça, chez Singh, on le sent venir de loin. Son cinéma aime les êtres déplacés, les identités fissurées, les vies qui tiennent debout par miracle.
La pluie, le trottoir et le reste du monde
En apparence, la mousson n’est qu’un motif narratif. En réalité, elle agit comme une force de montage. Elle coupe, elle disperse, elle efface, elle oblige les personnages à recommencer. Dans un court métrage, ce genre de contrainte peut devenir une arme redoutable : chaque averse transforme la rue en espace instable, chaque accalmie en faux répit. Singh a toujours aimé les récits où le temps travaille les corps, où les événements ne s’enchaînent pas proprement mais s’incrustent, comme une douleur qu’on n’arrive pas à faire partir. Ici, la journée devient une unité dramatique serrée, presque suffocante, qui peut faire surgir en quelques minutes ce que d’autres films étireraient sur deux heures. Le court métrage, quand il est tenu par une vraie vision, n’est pas un format mineur : c’est un scalpel.

Le choix de suivre un père et son fils mendiants n’a rien d’un simple geste de compassion. Chez un cinéaste comme Singh, la relation filiale charrie toujours plus que l’affect : elle parle de transmission, de dette, de dépossession. Dans Qissa, la famille était déjà un piège mythologique ; dans The Song of Scorpions, le lien aux autres passait par des zones de trouble, de blessure, de réparation impossible. Ici, le duo père-fils permet sans doute de déplacer la question vers quelque chose de plus concret, de plus urbain, mais sans abandonner la dimension symbolique. Qui transmet quoi, quand on n’a rien ? Comment hérite-t-on d’une place sur le trottoir, d’une manière de tendre la main, d’une manière de tenir face à l’humiliation ? Voilà le genre de questions qui intéressent Singh, pas les jolis slogans sur la dignité humaine (merci, mais non merci).
De Qissa à Mumbai, le même goût pour les vies en éclats
Pour comprendre ce projet, il faut revenir au parcours du cinéaste. Anup Singh s’est imposé avec Qissa en 2013, long métrage hanté par la partition de l’Inde, les identités imposées et les fantômes familiaux, avant de poursuivre avec The Song of Scorpions en 2017, mélodrame sensuel et rugueux porté par Irrfan Khan. Les deux films partagent une même obsession : les êtres qui ne coïncident jamais tout à fait avec le rôle qu’on leur assigne. Singh filme les marges, oui, mais sans folklore de pacotille ; il filme surtout les zones de frottement entre histoire intime et histoire collective. Ce nouveau court métrage semble prolonger cette ligne, avec une économie de moyens qui peut, si elle est bien tenue, renforcer encore la précision du regard. Chez lui, la petitesse du format peut devenir une manière de viser plus juste.
Il y a aussi, dans ce retour à Mumbai, quelque chose de très parlant sur l’état du cinéma indien indépendant. Les grands récits urbains sont souvent absorbés par les logiques de genre ou par la machine à stars, tandis que les films plus modestes doivent inventer d’autres chemins pour exister. Tourné dans la rue, produit localement, Lasya: The Gentle Dance s’inscrit dans cette économie de la débrouille élégante, celle qui préfère la précision à l’esbroufe. Ce n’est pas une posture romantique ; c’est une nécessité. Et quand un cinéaste comme Singh s’y colle, on peut espérer autre chose qu’un drame social de plus : une forme, une respiration, un point de vue qui ne prend pas le spectateur pour un touriste du malheur.
Reste la vraie question, celle qui fait saliver les cinéphiles et grincer les comptables : qu’est-ce qu’un film aussi bref, aussi local, aussi exposé au réel, peut encore inventer dans un paysage saturé de contenus ? Si Singh tient sa promesse, il pourrait bien rappeler une évidence qu’on oublie trop souvent entre deux franchises et trois plateformes : un corps filmé au bon endroit, au bon moment, peut encore faire plus de cinéma qu’un budget gonflé au marketing. Et ça, franchement, ça fait du bien.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




