Avant que Florence Pugh ne devienne l’un des visages les plus bankables du moment, il y a eu ce drôle d’opus de 2019 : Fighting with My Family, comédie de catch signée Stephen Merchant, où Dwayne Johnson joue Dwayne Johnson. Oui, le film a l’air d’un produit dérivé. Sauf qu’il a plus d’élan, de cœur et de malice que bien des blockbusters qui se prennent pour des montagnes.

Pour situer un peu le terrain, on parle d’un long métrage sorti en 2019, produit à partir du documentaire télévisé The Wrestlers: Fighting with My Family de Max Fisher, diffusé en 2012. À l’époque, Florence Pugh n’a pas encore explosé au niveau planétaire avec Midsommar d’Ari Aster, Little Women de Greta Gerwig, Oppenheimer de Christopher Nolan ou Dune: Part Two de Denis Villeneuve. Mais le film est déjà là, en embuscade, et il dit quelque chose d’assez juste sur sa trajectoire : Pugh a ce mélange de précision, d’autorité et de fantaisie qui transforme une scène banale en petit séisme. Dans Fighting with My Family, elle incarne Saraya-Jade Bevis, alias Paige dans l’arène WWE, sous le nom de Saraya Knight à l’écran. Et franchement, on comprend vite que le film ne tient pas seulement debout grâce aux cordes du ring, mais grâce à elle.

Le vrai tour de force du film, c’est de faire du récit sportif une comédie familiale anglaise qui ne sent jamais la naphtaline ni le discours de motivation en carton.

Le ring, la cuisine et les petites guerres de clan

En apparence, on a la bonne vieille mécanique du film d’ascension : une jeune femme part de Norwich, rêve de WWE, se frotte à la sélection, encaisse les humiliations, remonte la pente. Mais Fighting with My Family ne s’intéresse pas qu’à la victoire finale, ce qui l’empêche de tourner au produit de salle de sport. Stephen Merchant, qu’on connaît surtout comme co-créateur de The Office avec Ricky Gervais, injecte dans le récit une ironie sèche, une tendresse un peu bancale et un sens du détail social qui font toute la différence. Le film regarde le catch comme un métier, une obsession, presque une religion de famille. Pas comme un simple spectacle de télévision. Et ça change tout.

Le cœur du film, ce n’est pas le grand soir de Paige. C’est l’écosystème autour d’elle : des parents catcheurs, un frère qui rêve lui aussi de percer, une maison où la passion est à la fois carburant et poison doux. Lena Headey et Nick Frost composent des figures parentales qui auraient pu sombrer dans la caricature, mais Merchant les filme avec une affection pas si courante dans le cinéma sportif. Jack Lowden, en frère resté sur le bord du chemin, apporte cette frustration discrète qui donne au film sa petite douleur sourde. On n’est pas dans la glorification du champion, on est dans la gestion des dégâts collatéraux.

Florence Pugh, déjà en train de plier la pièce

Autre valeur : le film capte Florence Pugh avant que l’industrie ne la transforme en demi-déesse de festival et de franchise. Et c’est précieux, parce qu’on voit déjà ce qui fait sa force : une présence qui ne demande pas la permission, une manière de faire exister les contradictions sans appuyer le trait, une intelligence du rythme comique qui n’écrase jamais l’émotion. Là où beaucoup d’actrices auraient joué la détermination en mode affiche de motivation, elle laisse filtrer la gêne, l’orgueil, la peur de décevoir, le besoin d’être à la hauteur. Bref, elle ne joue pas une héroïne de carton-pâte. Elle joue une fille qui veut gagner, oui, mais qui n’a pas envie d’y laisser son âme dans le vestiaire.

Affiche de Une Famille sur le Ring
Affiche de Une Famille sur le Ring

Et puis il y a le casting autour, qui ressemble à un petit festival de visages parfaitement choisis : Vince Vaughn en figure d’autorité un peu usée, Dwayne Johnson en version méta de lui-même, c’est-à-dire une machine à fantasmes qui sait très bien comment elle fonctionne, et Stephen Merchant qui garde tout ça en équilibre sans transformer le film en vitrine de célébrités. Le gag est clair : The Rock joue The Rock dans un film sur la fabrication d’une star du catch. On pourrait croire à un clin d’œil paresseux. En réalité, c’est presque le péché originel du film qui se retourne en atout. Le film parle de la fabrique des mythes tout en profitant du plus gros mythe du ring.

Un petit film, mais pas un petit numéro

Ce qui fait tenir Fighting with My Family, c’est aussi son refus de choisir entre plusieurs registres. Il y a le film de sport, le film de famille, la comédie britannique, le récit d’émancipation féminine, et même une réflexion très simple sur le passage du local au global. Le catch, ici, n’est pas seulement un spectacle américain mondialisé ; c’est un ascenseur social, une langue, une manière de se fabriquer une place quand le monde ne vous en a pas réservée une d’avance. Merchant comprend que le ring est un théâtre, mais un théâtre où les corps encaissent pour de vrai. D’où cette sensation étrange : on rit, on s’attache, et on finit par prendre les coups au sérieux.

Le film a aussi cette élégance rare de ne pas mépriser son sujet. Il aime le catch sans le sanctifier, il aime sa famille sans la lisser, il aime son héroïne sans la transformer en statue. C’est peut-être pour ça qu’il fonctionne si bien aujourd’hui sur Prime Video : parce qu’il a la modestie des films qui savent exactement ce qu’ils font, et l’ambition discrète de ceux qui ne crient pas leur importance à chaque plan. Pas besoin de lever les bras au ciel pour marquer un point : parfois, il suffit d’un bon crochet du droit de mise en scène.

Alors oui, on peut regarder Fighting with My Family pour Florence Pugh, pour Dwayne Johnson, pour le plaisir de voir Stephen Merchant faire autre chose qu’un numéro d’humoriste britannique en roue libre. Mais on peut aussi le regarder pour une raison plus simple : c’est un film qui a compris qu’un bon underdog movie ne parle jamais seulement de victoire. Il parle de transmission, de honte, de famille, de rôle à tenir. Et ça, mine de rien, c’est beaucoup plus costaud qu’un simple passage dans les recommandations de plateforme.

Sur Prime Video, le film ne se contente pas d’exister : il rappelle qu’avant les grandes machines, il y a parfois des petits objets très bien fabriqués qui cognent juste.

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