Siân Heder ne revient pas en douce : après le phénomène CODA, elle choisit de raconter une protestation qui a changé la loi, la rue et le regard des studios sur le handicap. Avec Being Heumann, on n’est pas là pour la petite émotion bien coiffée, mais pour un film de combat qui veut faire du bruit.
Le projet s’inscrit dans une histoire américaine qui, elle, n’a rien d’un supplément d’âme. En 1977, les manifestations menées à San Francisco pour l’application du Rehabilitation Act de 1973 ont marqué un tournant majeur dans le mouvement pour les droits des personnes handicapées. Cette occupation du bâtiment fédéral, menée pendant plusieurs semaines, a forcé l’administration à entendre ce que le pays refusait encore d’admettre : l’accessibilité n’est pas une faveur, c’est un droit. Judith Heumann, figure centrale de ce combat, est devenue l’un des visages les plus puissants de cette révolution civique, bien avant que Hollywood ne comprenne qu’il y avait là autre chose qu’un sujet de téléfilm du dimanche soir.
Et c’est précisément là que le film de Heder pique notre curiosité. Après avoir remporté l’Oscar du meilleur film pour CODA en 2022, la réalisatrice se retrouve face à un piège classique : refaire la même soupe feel-good, ou prendre le risque du politique, du collectif, du heurt. D’après la source de départ, elle a choisi la deuxième option. Et franchement, tant mieux : le handicap au cinéma a assez servi de décor à des récits de rédemption pour gens valides.
Du triomphe à la lutte : Heder change de braquet
Pour rappel, CODA avait été vendu comme un drame familial lumineux avant de devenir un mastodonte de prestige, auréolé d’une victoire historique aux Oscars. Le film avait aussi relancé une vieille discussion hollywoodienne : comment représenter le handicap sans le réduire à un ressort larmoyant ou à une leçon de morale ? Avec Being Heumann, Heder semble quitter la zone de confort de l’émotion domestique pour aller vers la reconstitution d’un affrontement politique. Ce n’est pas un simple changement de décor. C’est un changement de nerf.
Le sujet, lui, a tout pour déplaire aux algorithmes et tout pour intéresser une cinéaste qui sait construire une tension à hauteur humaine. Une protestation, des corps empêchés, une administration sourde, un rapport de force qui se joue dans les couloirs autant que dans les rues : on tient là un matériau dramatique d’une efficacité redoutable. Pas besoin d’en faire des caisses. Le réel se charge déjà de la dramaturgie. Quand l’Histoire a du mordant, le cinéma peut arrêter de faire semblant.
Judith Heumann, pas une muse mais une force de frappe
Le vrai enjeu, ici, c’est le point de vue. Judith Heumann n’est pas un personnage à sanctifier, encore moins une icône lisse qu’on accroche au mur pour se donner bonne conscience. C’est une militante, une organisatrice, une femme qui a compris très tôt que les droits ne tombent jamais du ciel. Si le film tient ses promesses, il devra éviter le piège de la biographie en carton-pâte, ce genre d’opus qui transforme les conflits en successions de scènes inspirantes avec violons en option.
On imagine au contraire un récit tendu, presque physique, où la parole politique passe par les corps, les blocages, les négociations, les humiliations administratives. Ce n’est pas un hasard si la critique américaine parle d’une dramatisation “bold and stirring” : le projet semble assumer l’ampleur du geste, sans se cacher derrière la modestie des bons sentiments. Et ça, dans une industrie qui adore les causes tant qu’elles restent décoratives, c’est déjà une petite gifle.
Après CODA, le risque de la comparaison, ce vieux démon
Évidemment, impossible de ne pas penser à CODA en voyant revenir Siân Heder sur un sujet lié au handicap. Le parallèle est tentant, presque automatique, et il peut devenir un piège à la noix si le film se contente de recycler la même grammaire émotionnelle. Mais la comparaison s’arrête vite dès qu’on regarde la nature des deux récits. D’un côté, une fiction familiale centrée sur l’intime ; de l’autre, une fresque militante ancrée dans un moment charnière de l’histoire américaine. Même combat, pas le même terrain.
Le plus intéressant, c’est peut-être que Heder semble passer du cinéma de la reconnaissance à celui de la conquête. CODA racontait une place à prendre dans la cellule familiale et dans le regard du public. Being Heumann raconte une place à arracher dans l’espace public. La nuance est énorme. On ne parle plus d’être accepté, mais de ne plus être invisible. Et ça, au cinéma, change tout : la mise en scène, le rythme, la violence des rapports de force, la manière même de faire exister les personnages.
Le handicap, enfin sorti du placard à clichés
Depuis quelques années, Hollywood avance à petits pas sur la représentation du handicap, souvent avec une prudence qui confine à la peur du faux pas. Entre les rôles confiés à des acteurs valides, les récits édifiants et les scénarios qui confondent inclusion et bonne conscience, le bilan reste bancal. Dans ce paysage, un film comme Being Heumann peut compter, à condition de ne pas se contenter d’illustrer une page d’histoire. Il doit la faire sentir dans la chair, dans les silences, dans la fatigue des corps et la rage des collectifs.
Siân Heder a déjà prouvé qu’elle savait travailler l’émotion sans la transformer en sirop. Reste à voir si elle saura lui donner ici une colonne vertébrale politique. Parce qu’un film sur une lutte fondatrice ne vaut pas seulement par son sujet, mais par la manière dont il refuse de le neutraliser. Le vrai test, ce n’est pas de faire pleurer la salle. C’est de lui faire comprendre qu’elle s’est longtemps trompée de camp.
Et puis, entre nous, un retour de Siân Heder qui ne sent pas le produit dérivé de son Oscar, ça ne court pas les rues. Tant mieux : le cinéma a assez de copies conformes. Il lui faut des films qui mordent un peu. Celui-ci a l’air d’avoir les dents bien sorties.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




