Le créateur de Silo a désigné comme film préféré un vieux drame en costume de 1990, avec Gérard Depardieu, et ce n’est pas juste une coquetterie de cinéphile à moustache. Derrière ce choix, il y a une obsession très contemporaine : l’authenticité, le mensonge, la parole volée et tout ce qui fait qu’une œuvre, un auteur ou un amour sonne juste… ou pas.
Pour situer le décor, Hugh Howey n’est pas un simple romancier de SF de passage. Avec Wool en 2012, puis Shift et Dust en 2013, il a bâti l’ossature de Silo, série Apple TV+ développée par Graham Yost, qui enferme environ 10 000 habitants dans une tour souterraine de 144 niveaux après un cataclysme ayant rendu la surface inhabitable. Le bougre écrit aussi des romans comme Beacon 23, des textes jeunesse, de la non-fiction sur l’exploration, et tient un site personnel où il commente à peu près tout ce qui lui passe sous le crâne, de l’IA aux photographes qu’il admire. Bref, on a affaire à un auteur qui pense ses obsessions à voix haute, ce qui est plutôt rare dans un écosystème où beaucoup préfèrent le vernis au nerf.
Et là, surprise : son film fétiche n’est ni 2001: A Space Odyssey, ni quelque monument de science-fiction cérébrale, mais Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau, sorti en 1990. Un choix qui a de la gueule, parce qu’il dit quelque chose de très précis sur son imaginaire. Chez Howey, la SF n’est pas une affaire de gadgets, c’est une machine à tester la vérité des êtres.
Le nez, la plume et le petit théâtre du vrai
Le matériau de départ, on le connaît : la pièce d’Edmond Rostand, créée en 1897, avec ce héros au nez monumental, amoureux de Roxane, mais condamné à prêter ses mots à Christian de Neuvillette, beau comme un cliché et pas beaucoup plus profond qu’un dessous de verre. Le film de Rappeneau, lui, ne se contente pas d’illustrer le texte : il le fait flamboyer. Gérard Depardieu y déploie une présence physique et verbale qui tient du monstre sacré en pleine possession de ses moyens, avec cette manière de faire circuler la langue comme une arme blanche et une caresse à la fois.
Ce qui fascine Howey, d’après ses propres mots, c’est le mécanisme du faux assumé par tout le monde. Cyrano écrit, Christian parle, Roxane croit aimer l’un en regardant l’autre, et le spectateur, lui, voit la supercherie se monter sous ses yeux. C’est du théâtre de l’illusion, mais avec une lucidité qui fait mal. Pas besoin d’en faire des caisses : l’émotion naît précisément du fait que personne ne triche complètement, et que tout le monde se perd dans une mise en scène de soi. C’est beau, c’est cruel, et ça sent le piège à plein nez.
Quand la science-fiction tombe le masque
À ce stade, le lien avec Silo devient limpide. La série, comme les livres, repose sur une architecture du secret : un monde enterré, une mémoire effacée, des récits officiels, des images contrôlées, des vérités filtrées par le pouvoir. On est loin du simple décor post-apocalyptique. Ce qui intéresse Howey, c’est la fabrication des récits et la manière dont une société survit en se racontant des histoires qu’elle finit par prendre pour des faits. Autrement dit, le mensonge n’est pas un accident du système, c’est son carburant.

Dans cette perspective, Cyrano de Bergerac devient presque un miroir de Silo. Dans les deux cas, la parole circule sous contrainte, l’identité se dédouble, et l’authenticité se paie cher. La lettre d’amour, chez Rostand, masque son auteur ; le discours officiel, chez Howey, masque la structure du monde. On n’est pas dans la coïncidence chic, mais dans une même angoisse moderne : qui parle vraiment ? qui signe ? qui manipule la voix ? Et à l’heure où Howey dit sa méfiance envers l’IA, le rapprochement prend une saveur pas piquée des hannetons.
Depardieu, Rappeneau et la grande école du panache
Il faut aussi rappeler que le film de Rappeneau n’est pas un petit caprice patrimonial. C’est une adaptation qui a marqué durablement le cinéma français, notamment par sa virtuosité de mise en scène, sa diction, sa respiration épique et son sens du mouvement. On y croise la tradition du grand costume sans la poussière, avec une énergie qui évite le musée. Depardieu y est au sommet d’une période où il pouvait encore faire tenir dans un même plan la tendresse, la brutalité et le vertige. Ça ne se fabrique pas à la chaîne, ce genre de truc.
Le plus drôle, c’est que le choix de Howey n’a rien d’un snobisme de salon. Il parle de romantisme, de poésie, de jeunesse, de ses propres poèmes écrits au lycée, mais surtout d’une idée très simple : on ne peut pas aimer à travers un masque sans en payer le prix. Le cinéma, ici, n’est pas une consolation, c’est un révélateur. Et quand un auteur de SF cite Cyrano comme film de chevet, on comprend qu’il cherche moins des mondes que des vérités qui tiennent debout.
Alors oui, on peut toujours faire semblant de s’étonner qu’un écrivain de l’ère numérique préfère un drame romantique du siècle dernier à un monument spatial. Mais au fond, c’est cohérent jusqu’au bout des ongles : les meilleures dystopies ne parlent jamais seulement du futur, elles parlent de la manière dont on se ment aujourd’hui. Et ça, Cyrano l’avait déjà compris avant tout le monde, avec un panache qui ferait presque passer l’algorithme pour un petit comptable triste.
Comme quoi, entre une forteresse souterraine et un nez trop grand, le vrai sujet reste le même : qui écrit l’histoire, et à quel prix ?
Bande-annonce VF de Silo
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




