En 1991, Bravo a diffusé six épisodes d’un objet télévisuel qui ressemble à une blague privée devenue culte : Fishing with John, où John Lurie embarque des amis célèbres pour aller pêcher sans savoir pêcher. Le résultat ? Une série qui ne parle ni vraiment de pêche, ni vraiment de célébrités, mais de l’art de laisser le vide faire son petit cinéma.
À l’époque, la télévision américaine commence déjà à se fragmenter, à s’éloigner du grand flux généraliste pour tester des formats plus biscornus, plus ciblés, plus libres. Bravo, chaîne alors encore associée à une programmation culturelle et expérimentale, peut se permettre ce genre de fantaisie. Et Fishing with John arrive pile au moment où les frontières entre cinéma indépendant, musique, art contemporain et télévision câblée deviennent poreuses. John Lurie n’est pas un animateur sorti d’un moule : c’est un musicien, peintre, acteur, compositeur, figure du downtown new-yorkais, passé par Jim Jarmusch, Martin Scorsese, Wim Wenders ou David Lynch. Bref, un type qui traîne dans les marges les plus stylées du cinéma américain, là où les conversations durent plus longtemps que les intrigues. La série ne cherche pas à séduire : elle teste notre patience, et c’est précisément ce qui la rend irrésistible.
Il faut dire que le casting a de quoi faire cligner des yeux. Tom Waits, Jim Jarmusch, Dennis Hopper, Willem Dafoe, Matt Dillon : on dirait la table de poker d’un club de l’underground où tout le monde a oublié de jouer, mais pas de poser pour l’histoire. Sauf que Fishing with John refuse le confort du portrait mondain. Les sorties en mer tournent au gag sec, à l’embarras, au quasi-rien. On parle, on se tait, on improvise des méthodes absurdes, on contemple l’eau comme si elle allait livrer un secret cosmique. Et souvent, elle ne livre rien. C’est là que la série devient drôle, mais d’une drôlerie sèche, presque hostile. Pas le genre à vous faire éclater de rire au café du coin ; plutôt celui qui vous laisse un sourire en coin et un léger malaise. C’est du anti-divertissement qui finit, paradoxalement, par divertir comme peu de choses.
Le poisson, ce faux prétexte
En apparence, le concept tient en une ligne : un homme invite ses copains à aller pêcher. En réalité, la pêche n’est qu’un alibi, une machine à produire de l’attente, de l’approximation, du flottement. Le gag central est limpide : personne ne maîtrise quoi que ce soit. Lurie et ses invités bricolent des stratégies d’amateurs, se contredisent, se plantent, repartent de zéro. Dans l’épisode avec Jim Jarmusch, la logique devient presque surréaliste ; avec Willem Dafoe, l’expédition vire à la survie de fortune. On est à mille lieues du récit d’aventure ou du documentaire de nature. Ici, l’action se dégonfle à vue d’œil, et c’est très bien comme ça.
Ce qui frappe, c’est la manière dont la série transforme l’incompétence en principe esthétique. On ne vient pas voir des experts, mais des demi-dieux du cool qui pataugent comme tout le monde. Lurie, avec sa sécheresse naturelle, joue moins l’animateur que le catalyseur d’un malaise délicieux. Il ne relance pas vraiment, il n’extrait pas de confession, il laisse la conversation se casser la figure. Et dans ce naufrage poli, la série trouve son vrai sujet : la gêne comme forme d’art.

Le silence, ce grand chef opérateur
On pourrait croire que le charme de Fishing with John tient à ses invités. Pas seulement. Il tient surtout à son tempo, à ses pauses, à ses blancs, à cette manière de filmer le temps mort sans s’excuser. Là où la télévision classique bourre tout de musique, de relances et de petites humiliations scénarisées, la série préfère le ralenti, l’hésitation, le regard qui se perd. C’est presque une leçon de mise en scène minimaliste : faire exister un plan par ce qui n’y arrive pas.
Il y a là un écho évident à Jim Jarmusch, qui n’a jamais aimé les récits qui courent trop vite, ni les personnages qui parlent pour ne rien dire avec trop d’assurance. Sauf qu’ici, la sécheresse devient programme télé. Marshall McLuhan parlait de télévision comme d’un médium « froid », qui demande la participation du spectateur ; Fishing with John pousse cette logique jusqu’à l’os. On ne regarde pas passivement, on complète les vides, on accepte de ne pas être nourri à la petite cuillère. Pas étonnant que la série ait fini par devenir un objet de culte : elle demande une disponibilité mentale que la télé industrielle n’aime pas trop. En gros, elle vous dit : débrouillez-vous avec le silence, et bon courage.
Du câble au culte, sans passer par la case normalité
La série n’a duré que six épisodes, ce qui suffit largement à la rendre plus mythique que bien des franchises interminables. En 1999, Criterion lui offre une sortie DVD, signe que l’objet a trouvé son public chez les gens qui aiment collectionner les bizarreries avec le même sérieux qu’un coffret de Bergman. Plus tard, en 2021, Painting with John reprendra l’idée sous une forme plus cadrée, avec Lurie en peintre conteur, plus autobiographique, plus posé, presque sage. Presque, hein. On reste chez un type qui a fréquenté Basquiat et les marges les plus électriques de New York, pas chez un animateur de matinée sur chaîne locale.
Ce qui rend Fishing with John si tenace, c’est qu’elle ne cherche jamais à prouver sa valeur. Elle existe comme un caillou dans la chaussure de la télévision de son époque, et c’est pour ça qu’on s’en souvient. Elle ne flatte ni ses stars, ni son auteur, ni son spectateur. Elle préfère le décalage, l’absurde, le flottement. Et au fond, c’est peut-être ça, la vraie modernité de cette petite série de 1991 : avoir compris qu’on pouvait faire du rien un événement, à condition d’avoir le culot de ne pas le maquiller. Une série de pêche sans pêche, de conversation sans conversation, de récit sans récit : pas très docile, mais sacrément vivante.
On a beau avoir vu passer des tonnes de formats hybrides depuis, peu ont eu cette insolence tranquille. Fishing with John n’essaie pas d’être aimable ; elle préfère être étrange, et ça lui va comme un gant mouillé. Qui aurait cru qu’un type assis au bord de l’eau avec Tom Waits pouvait tenir aussi longtemps sans raconter d’histoire ? Justement : c’est là que l’histoire commence.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




