Il y a des suites qui sentent le réchauffé à dix kilomètres, et pourtant un type comme Roger Ebert a trouvé de quoi sourire dans Under Siege 2: Dark Territory. Le film de Geoff Murphy, sorti en 1995, n’a jamais eu la réputation d’un grand cru : reprise à peine déguisée du premier opus, méchant de service, train pris en otage, et Steven Seagal en ex-Navy SEAL reconverti en cuisinier qui remet les pendules à l’heure à coups de karaté et de mauvaise foi. Bref, du cinéma d’action des années 90 dans ce qu’il a de plus mécanique, de plus frontal, de plus franchement débile parfois. Et c’est précisément là que l’affaire devient intéressante.
Pour comprendre le petit séisme critique, il faut revenir à la machine d’origine. Under Siege en 1992, réalisé par Andrew Davis, a été un vrai succès commercial, avec environ 156 millions de dollars de recettes mondiales pour un budget de production autour de 35 millions. Le film avait trouvé la bonne formule : un huis clos musclé, Tommy Lee Jones en terroriste cabossé et Seagal dans un rôle taillé comme une veste de promo pour sa persona de demi-dieu austère. La suite, elle, débarque trois ans plus tard avec une idée qui tient sur un ticket de métro : on remplace le bateau par un train, on recycle le principe, on rajoute des explosions et on prie pour que ça passe. Hollywood adore appeler ça une suite ; on pourrait aussi dire une photocopie avec des cascades.
Et pourtant, dans ce petit théâtre du recyclage, Roger Ebert a trouvé un vrai motif de plaisir.
Le train-train du blockbuster qui déraille
Dans Under Siege 2: Dark Territory, Casey Ryback a pris sa retraite à Denver et gère un restaurant, ce qui est déjà une manière assez élégante de dire que le personnage a été rangé dans un tiroir avant d’être ressorti au forceps. Le scénario l’embarque avec sa nièce, jouée par Katherine Heigl avant sa future vie de star de série télé, vers un enterrement à Los Angeles. Puis des terroristes prennent le contrôle du train. On connaît la chanson : menaces nucléaires, salle de contrôle, militaires qui froncent les sourcils, compte à rebours rouge, et Seagal qui traverse tout ça avec l’énergie d’un meuble de salle à manger qui aurait appris le jiu-jitsu.
Le problème, c’est que le film répète sans honte les ressorts du premier. Il ne cherche ni l’élégance du remake assumé ni la folie du vrai détournement. Il se contente d’empiler les situations déjà vues, comme si la franchise pouvait vivre de sa propre inertie. Sauf que l’inertie, au cinéma d’action, ça se paie cash. Le public a tiqué, les critiques aussi, et le box-office n’a pas suivi le même chemin que celui du premier film. Le péché originel de Dark Territory, c’est de croire qu’un train peut remplacer un bateau sans changer la moindre idée.
Ebert, l’homme qui regardait le chaos sans cligner des yeux
Roger Ebert, lui, a fait ce qu’il faisait de mieux : regarder le film pour ce qu’il était, pas pour ce qu’il prétendait être. Le critique de l’Chicago Sun-Times n’a pas feint l’enthousiasme béat, mais il a reconnu être amusé par le spectacle. Il s’étonne lui-même d’avoir passé un bon moment, ce qui est déjà plus honnête que la moitié des critiques de studio qu’on se coltine encore aujourd’hui. Ebert pointe les absurdités du scénario, les menaces grandiloquentes, les figures militaires en carton-pâte, les invraisemblances en cascade. Et pourtant, il en ressort avec le sourire. Pourquoi ? Parce que le film avance vite, parce qu’il aligne les cascades, parce qu’il sait produire une forme de plaisir primaire, presque honteux, mais bien réel.

La rédaction adore ce genre de cas limite, parce qu’il rappelle une vérité toute simple : on peut rire d’un film sans le mépriser, et l’aimer sans le trouver bon au sens académique. Ebert l’avait compris mieux que beaucoup d’autres. Son vrai talent, c’était de ne pas confondre la valeur d’un film avec sa capacité à fabriquer du plaisir. Et ça, dans un paysage critique souvent obsédé par le bon goût, c’est presque subversif.
Seagal, l’anti-star qui fabrique sa propre légende
Il faut aussi dire un mot de Steven Seagal, parce que le film ne fonctionne qu’à travers sa silhouette. À cette époque, l’acteur est déjà perçu comme une star un peu raide, un peu opaque, pas exactement réputée pour sa palette émotionnelle. Mais c’est justement ce bloc de granit qui fait la blague. Seagal joue Ryback comme s’il était né avec un manuel de survie et une mauvaise humeur chronique. Il ne compose pas un personnage, il impose une présence. Et dans un film aussi mécanique, cette rigidité devient presque une qualité plastique.
Le plus drôle, c’est que Under Siege 2 semble parfois parler de Seagal lui-même : un homme qui avance sans doute avec une confiance démesurée, persuadé que sa simple gravité suffit à tenir le cadre. On est en plein cinéma de persona, ce terrain où l’acteur ne joue pas un rôle mais sa propre mythologie. Seagal n’interprète pas Ryback, il l’administre. Et comme souvent avec les stars d’action de cette époque, c’est quand le scénario se met à vaciller que leur image devient la plus intéressante.
Le plaisir coupable, ce faux ami si utile
Ce qui rend le verdict d’Ebert précieux, ce n’est pas qu’il ait “raison” contre les autres. C’est qu’il rappelle qu’un film de genre peut être bancal, répétitif, même franchement idiot, et produire malgré tout une forme de jubilation. On peut trouver ça vulgaire, on peut trouver ça léger, mais on ne peut pas faire comme si ça n’existait pas. Les meilleurs critiques savent reconnaître ce moment où le cerveau râle pendant que le corps, lui, suit le rythme. Under Siege 2 appartient à cette catégorie de films qui ne gagnent jamais au tribunal du bon goût, mais qui survivent dans la mémoire des spectateurs pour une raison très simple : ils bougent, ils cognent, ils font du bruit. Parfois, ça suffit pour sauver une séance.
Et puis il y a ce détail délicieux : Ebert termine sa critique en avouant qu’il voudrait un petit Newton, ce gadget de l’époque, pour écrire ses mémoires. Le critique, face au film, a donc eu droit à une double attraction : le spectacle et le fantasme technologique. C’est presque trop beau. Le cinéma d’action, quand il est à ce point absurde, finit parfois par vendre autre chose que des explosions : il vend du temps passé à sourire.
Alors oui, Under Siege 2: Dark Territory reste une suite paresseuse, un produit de studio qui croit qu’un changement de décor suffit à relancer la machine. Mais le regard d’Ebert lui donne une seconde vie, moins glorieuse et plus drôle, où l’on comprend qu’un mauvais film peut quand même attraper quelqu’un par surprise. Et ça, franchement, c’est déjà beaucoup. La vraie question, au fond, n’est pas de savoir si Ryback pouvait courir plus vite qu’un train. C’est plutôt de savoir pourquoi on a encore envie d’en parler trente ans après. Voilà le genre de petit miracle que le cinéma réserve aux films les plus mal fichus. Les plus tordus aussi, parfois. Et c’est bien pour ça qu’on continue d’y retourner, mine de rien.
Bande-annonce VF de Piège en haute mer
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




