À Shanghai, Sumpa Kingdom ne se contente pas de passer sur un écran : il débarque avec ses montagnes, ses fantômes et une idée du cinéma qui refuse gentiment de se laisser tondre par la mondialisation. Le film de Lhapal Gyal, présenté dans le cadre de la Belt and Road Film Week du 27e Shanghai International Film Festival, arrive pile au moment où les festivals aiment se raconter qu’ils sont des carrefours culturels – ce qui est parfois vrai, parfois juste un joli mot pour dire qu’on a aligné des drapeaux et des cocktails tièdes.
Pour situer le terrain, Shanghai reste un mastodonte : le festival a revendiqué en 2024 plus de 400 projections dans une trentaine de sections, et la Belt and Road Film Week s’est imposée comme un espace diplomatique autant que cinéphile, avec des œuvres venues d’Asie centrale, du Moyen-Orient et d’ailleurs. Dans ce décor, Sumpa Kingdom joue une carte rare : celle d’un cinéma de territoire, ancré dans une géographie spirituelle tibétaine, loin des produits calibrés pour la fenêtre de diffusion mondiale et les algorithmes affamés.
Le vrai sujet, ici, n’est pas seulement un film présenté à Shanghai : c’est la manière dont le cinéma peut encore faire d’un paysage un enjeu de pouvoir.
Montagne, mon amour, mon problème
Le cœur du film, tel que l’a présenté Lhapal Gyal, tient dans cette tension entre le sacré et le politique. Les montagnes ne sont pas de simples décors de carte postale, elles deviennent des corps symboliques, des archives vivantes, des frontières mentales. On est loin du grand tourisme visuel qui transforme tout relief en fond d’écran pour blockbuster paresseux. Ici, le paysage pense, résiste, accuse.
Ce n’est pas un hasard si ce type de cinéma surgit aujourd’hui dans les circuits de festivals asiatiques. Depuis une quinzaine d’années, les grands rendez-vous du continent – de Busan à Shanghai, de Tokyo à Hong Kong – servent aussi de laboratoire pour des œuvres qui refusent le modèle unique du long-métrage exportable, lisse, vendable, prémâché. Le film de Gyal s’inscrit dans cette lignée : un cinéma de la marge qui ne demande pas la permission d’exister. Et ça fait du bien, bordel.
Image mentale : une montagne qui vous regarde mieux que vous ne la regardez.
Le Tibet en cinémascope, sans le folklore en carton
Autre valeur : Sumpa Kingdom semble refuser le piège du pittoresque. Le Tibet, au cinéma, a souvent été traité comme une surface d’exotisme, une réserve d’images mystiques pour spectateurs en quête d’élévation express. Là, Lhapal Gyal prend le contrepied : il ne vend pas une sagesse de brochure, il travaille une mémoire collective, des tensions locales, une relation au sol qui dit autant la foi que la survie.
Il y a là une vraie lecture méta : filmer un territoire sacré, c’est aussi filmer ce que le cinéma fait au territoire. Qui regarde ? Qui nomme ? Qui possède l’image ? La question n’est pas décorative. Dans un système dominé par les logiques de marché, le paysage devient vite une marchandise, un argument marketing, un supplément d’âme pour festival premium. Ici, au contraire, la montagne refuse de faire tapisserie.
Variety rappelle que la projection s’inscrit dans une sélection pensée pour mettre en avant des récits liés à la Route de la soie et aux échanges culturels transfrontaliers. Traduction : Shanghai adore se présenter comme un hub, mais certains films viennent surtout rappeler qu’un territoire n’est pas une ligne sur une carte de coproduction.
Gyal, ce demi-dieu du cadre
En parlant de mise en scène, Lhapal Gyal semble appartenir à cette famille de cinéastes qui savent que le cadre n’est pas un simple rectangle, mais une position morale. On pense à ces auteurs qui filment la nature comme un rapport de force plutôt qu’un décor, de Tsai Ming-liang à certains films de Jia Zhang-ke, en passant par des cinémas plus frontaliers, plus rugueux, où le hors-champ pèse autant que le visible.
Le film, présenté à Shanghai en 2026, s’inscrit dans une période où les festivals cherchent à réaffirmer leur fonction de passeurs face à la standardisation des plateformes. Budget de production, budget marketing, box-office : tout cela compte dans l’industrie, évidemment. Mais certains films rappellent qu’il existe encore un autre compte à régler – celui de la mémoire, du territoire, de la langue. Et ça, aucun tableur ne sait le digérer sans s’étouffer.
Le cinéma de Gyal ne cherche pas à plaire à tout le monde ; il cherche à tenir debout. Ce qui, dans le paysage actuel, relève presque du geste punk.
Shanghai, grand bazar et belle vitrine
Surtout, la présence de Sumpa Kingdom à Shanghai dit quelque chose de la circulation des films aujourd’hui. Les festivals servent de sas, de vitrine, de terrain de négociation. On y croise des œuvres qui n’ont pas vocation à devenir des machines à box-office, mais qui peuvent trouver là une légitimité, un acheteur, un distributeur, parfois même une seconde vie en salles ou en streaming. Le cinéma indépendant fonctionne souvent comme ça : une première apparition, puis la bataille pour la suite.
Dans ce jeu-là, Shanghai n’est pas un simple décor. Le festival agit comme un fer de lance pour des cinémas régionaux qui veulent exister hors du circuit dominant. Et le film de Gyal, avec ses paysages sacrés et son ancrage tibétain, rappelle qu’un long-métrage peut encore être une prise de position, pas seulement un produit culturel. Les héros se cachent ? Kidnapping. Les montagnes se taisent ? Kidnapping aussi, mais symbolique, histoire de tester les limites des vessies humaines.
Affiche imaginaire : une montagne, un festival, et quelques attachés de presse en sueur.
Au fond, Sumpa Kingdom fait ce que le bon cinéma sait encore faire : transformer un lieu en conflit, et un conflit en forme. Reste à voir si Shanghai l’accueille comme un film, ou comme un rappel à l’ordre. La question est sans réponse pour le moment, mais ce ne serait pas franchement étonnant.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.




