Chez A24, on a longtemps pris l’habitude de confondre aura et excellence. Le studio a fabriqué un label, puis un mythe, puis une petite religion de cinéphiles qui se passent les titres comme des reliques. Sauf que la couronne, parfois, serre un peu trop.
Fondé en 2012 par Daniel Katz, David Fenkel et John Hodges, A24 s’est imposé en une décennie comme le fer de lance du cinéma indépendant américain, avec une stratégie limpide : repérer des auteurs identifiables, les entourer d’une identité visuelle très reconnaissable, et transformer chaque sortie en objet de désir. Le résultat, on le connaît : des Oscars pour Moonlight et Everything Everywhere All at Once, une réputation d’excellence quasi automatique, et une capacité rare à faire exister un film au-delà de son seul box office. En 2026, le studio a encore consolidé sa machine à fantasmes avec Backrooms, preuve qu’A24 sait aussi jouer la carte du genre quand il faut remplir les salles et les conversations. Mais plus un studio devient une marque, plus la question devient piquante : qu’est-ce qu’on célèbre, exactement ? Le film, ou le prestige qu’il transporte ? Et là, forcément, le vernis craque un peu.
Dans la critique publiée par Nina Starner pour Slashfilm le 25 juillet 2026, l’idée n’est pas de faire un bûcher, mais de regarder de près des œuvres qui ont bénéficié d’une attention massive sans toujours tenir la promesse qu’on leur collait au front. On parle ici de films très commentés, parfois défendus bec et ongles par les fans, parfois adoubés par la presse, mais qui laissent derrière eux une sensation de trop-plein, de concept qui se regarde fonctionner, ou d’émotion plaquée au forceps. Le prestige, ça se mérite ; ça ne se décrète pas.
Alors, quand A24 vend du grand cinéma, est-ce qu’on achète parfois surtout l’emballage ?
Le label qui fait briller, puis clignoter
Le cas A24 est intéressant parce qu’il raconte l’évolution du cinéma indépendant américain depuis les années 2010. Là où d’autres distributeurs misaient sur la discrétion ou sur le bouche-à-oreille pur, la société a compris très tôt qu’un film d’auteur pouvait être traité comme une marque de luxe : affiche soignée, casting de têtes d’affiche, discours critique bien huilé, et fenêtre de diffusion pensée pour créer l’événement. On n’est plus seulement dans l’exploitation en salles, on est dans la fabrication d’un objet culturel à forte valeur ajoutée. C’est malin, souvent brillant, parfois un peu trop sûr de son effet. Quand tout devient “important”, plus rien ne l’est vraiment.
Et c’est précisément ce que pointe cette sélection : des films qui ont suscité un emballement disproportionné au regard de leur tenue réelle. Pas des naufrages, pas des catastrophes industrielles, mais des opus qui sentent la surcote critique, le culte prématuré, ou la fascination pour un geste plus que pour un résultat. On peut aimer l’ambition, bien sûr. Mais l’ambition sans maîtrise, ça fait vite joli sur le papier et bancal à l’écran. Un peu comme un menu dégustation où chaque assiette veut vous convaincre qu’elle est une révélation. Spoiler : non.
Marty Supreme, le one-man show qui se prend pour une cathédrale
Dans le texte de Nina Starner, Marty Supreme concentre une bonne partie de l’agacement. Le film de Josh Safdie, premier projet solo après la séparation professionnelle avec Benny Safdie, repose presque entièrement sur Timothée Chalamet, qui incarne Marty Mauser, aspirant champion de ping-pong aussi brillant que détestable. La performance, elle, tient la route : Chalamet sait jouer l’insupportable sans perdre le spectateur. Mais le film, lui, tourne vite en rond. Son idée centrale, un type odieux qui écrase tout le monde au nom de sa propre grandeur, finit par s’user à force de répétition. À force de confondre toxicité et profondeur, le film s’épuise à courir après sa propre idée.
Le problème n’est pas l’antipathie du personnage, évidemment. Le cinéma adore les salauds fascinants. Le problème, c’est la mécanique : si tout le long métrage repose sur le fait de regarder un type se comporter comme une catastrophe ambulante, encore faut-il que la mise en scène transforme cette laideur morale en vraie matière dramatique. Ici, le film ressemble davantage à une vitrine pour son interprète qu’à une construction vraiment aboutie. Et quand un film de deux heures et demie donne l’impression d’être un test de résistance, on commence à regarder sa montre avec un peu trop d’insistance.
The Moment, ou le piège du miroir sans tain
Avec The Moment, on entre dans un terrain glissant : la mockumentary pop, ce genre qui peut être génial quand il est tenu par une vraie intelligence du faux. Christopher Guest l’a prouvé. Popstar: Never Stop Never Stopping l’a rappelé avec une cruauté délicieuse. Mais quand le dispositif se regarde trop dans la glace, ça devient vite du nombrilisme sous stroboscope. Le film d’Aidan Zamiri, coécrit avec Bertie Brandes et inspiré par une idée de Charli XCX, met en scène une version fictionnalisée de la chanteuse, coincée entre promo, ego, image publique et tensions créatives. Sur le papier, il y a de quoi faire. À l’écran, selon Starner, l’ensemble manque de cohésion et s’enferme dans une posture qui finit par lasser. Le problème d’un film qui prétend ne pas se prendre au sérieux, c’est quand il finit par exiger qu’on le prenne très au sérieux.

Le sous-texte est assez savoureux, au fond : Charli XCX a bâti une partie de son aura sur une forme de détachement performatif, cette petite musique du “je m’en fiche” qui est souvent, en pratique, un art très travaillé de la maîtrise de soi. Transformer ce masque en matière première d’un long métrage pouvait donner quelque chose de féroce. Mais si le film ne dépasse pas le clin d’œil, il devient un exercice d’auto-commentaire qui tourne à vide. Et quand la meilleure idée du projet est de faire de sa propre image un objet de satire, encore faut-il que la satire morde un peu. Sinon, ça fait juste joli, et c’est déjà beaucoup moins drôle.
Dream Scenario, le rêve qui s’arrête au troisième acte
Kristoffer Borgli avait pourtant un concept en or massif avec Dream Scenario. Nicolas Cage y incarne Paul Matthews, universitaire banal dont des inconnus commencent à rêver partout dans le monde. Le point de départ est brillant parce qu’il permet de parler de célébrité, de projection collective, de narcissisme et de contagion symbolique sans jamais quitter le terrain du bizarre. Cage, en plus, est idéal pour ce genre de délire : il sait être à la fois pathétique, inquiétant et étrangement touchant. Mais Nina Starner estime que le film perd sa force dans sa dernière ligne droite, comme si Borgli n’avait pas su convertir son idée de départ en vraie résolution dramatique. Un grand concept ne fait pas un grand film, et le cinéma adore nous le rappeler avec un petit sourire en coin.
Ce qui est intéressant, ici, c’est la façon dont le film semble vouloir disséquer l’importance accordée à un homme ordinaire par le regard des autres, avant de se dérober au moment de conclure. Le rêve, chez Borgli, devient un espace de projection sociale ; le cauchemar, lui, naît de la manière dont la société fabrique ses figures. C’est fin, c’est stimulant, et puis ça se dégonfle un peu. On reste avec une belle idée, pas avec une œuvre pleinement tenue. Ce n’est pas rien, mais ce n’est pas assez pour entrer au panthéon des grands A24. Et à ce niveau de réputation, le moindre faux pas se voit comme le nez au milieu du visage.
The Whale, quand le prestige se transforme en malaise
Le cas de The Whale est le plus délicat de la liste, et pas seulement parce que le film a offert à Brendan Fraser un retour triomphal, couronné par un Oscar du meilleur acteur. Adapté de la pièce de Samuel D. Hunter, réalisé par Darren Aronofsky en 2022, le long métrage suit Charlie, professeur reclus, en proie à une obésité extrême et à une culpabilité qui l’a coupé du monde. Sur le papier, il y a là un drame de chambre, un huis clos psychologique, une matière à la fois intime et brutale. Mais le film, selon Starner, ne regarde jamais vraiment son personnage comme un être humain à part entière : il l’exhibe. Quand l’émotion se transforme en spectacle de la souffrance, le cinéma se tire une balle dans le pied.
Le reproche est sévère, mais argumenté : les prothèses, la mise en scène du corps, la manière dont le film traite les questions de santé mentale, de honte, d’identité queer et de rapport à la nourriture, tout cela finit par produire un effet de vitrine morbide. Aronofsky n’est pas un tendre, on le sait depuis longtemps ; il aime les corps en crise, les âmes à vif, les spirales de destruction. Mais ici, la compassion semble remplacée par l’observation clinique, voire par une forme de voyeurisme. Et quand un film se donne pour mission d’émouvoir sans jamais vraiment comprendre, il rate son coup de manière assez spectaculaire.
Mid90s, la nostalgie qui oublie d’être habitée
Avec Mid90s, Jonah Hill signait en 2018 son premier film comme réalisateur, en racontant l’errance d’un gamin qui trouve refuge dans un groupe de skateurs. Le décor est précis, la période est bien saisie, l’atmosphère a sa patine, et le casting apporte une vraie texture. Pourtant, la comparaison avec Eighth Grade de Bo Burnham, sortie à la même époque, fait mal à Mid90s. Là où Burnham parvenait à conjuguer malaise adolescent et tendresse, Hill semble enfermer son récit dans une noirceur assez monotone. La nostalgie, sans respiration ni contrechamp, devient vite une prison décorée.
Ce qui coince, au fond, c’est que le film veut capter une époque et une sensibilité, mais oublie de donner à ses personnages une vraie lumière intérieure. Tout y est un peu trop plombé, un peu trop appuyé, comme si le simple fait d’évoquer l’adolescence cabossée suffisait à produire de la vérité. Or le cinéma ne fonctionne pas à l’intention, il fonctionne à la précision. Et quand la comparaison avec un autre film du même ordre de grandeur révèle un manque de nuance, la hiérarchie se fait sans pitié. Pas besoin d’en faire des caisses : le film existe, il tient debout, mais il ne décolle jamais vraiment.
Au fond, cette liste raconte moins un goût pour la provocation qu’une méfiance salutaire envers les réputations automatiques. A24 reste un studio majeur, un atelier de formes, un distributeur qui a redéfini la manière dont on vend du cinéma d’auteur dans l’Amérique contemporaine. Mais même les marques les plus désirables finissent par produire des objets où l’on voit les coutures. Et c’est très bien comme ça : sans ces ratés, on finirait par croire que le prestige est une qualité en soi. Ce serait quand même ballot. Le culte, c’est bien ; le culte sans examen, c’est déjà de la paresse.
Bande-annonce VF de Marty Supreme
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




