La Belgique n’a pas vraiment sorti le plan B : pour les Oscars 2026, elle envoie Coward de Lukas Dhont, déjà passé par Cannes et déjà bardé d’un petit parfum de prestige qui sent bon la stratégie de sélection nationale bien calculée.
Le film, qui a remporté à Cannes le prix d’interprétation pour Emmanuel Macchia et Valentin Campagne, représentera donc la Belgique dans la course au meilleur film international lors de la 99e cérémonie des Academy Awards. Ce n’est pas un coup de poker sorti du chapeau : c’est le troisième long métrage de Dhont à être proposé par son pays aux Oscars, après Girl en 2018 et Close en 2022. Autant dire que le cinéaste a pris ses quartiers dans la mécanique des grands rendez-vous, cette machine à fantasmes où les sélections nationales jouent autant la carte artistique que le petit calcul diplomatique. Et quand un pays revient trois fois avec le même réalisateur, ce n’est plus un hasard, c’est une ligne éditoriale.
Pour rappel, la Belgique n’a jamais eu la vie facile dans cette catégorie : l’Oscar du film international reste un terrain de jeu dominé par les nations qui savent transformer leur cinéma d’auteur en carte de visite mondiale. Dans ce contexte, Dhont coche plusieurs cases à la fois. Il a le prestige festivalier, la reconnaissance critique, et une capacité assez rare à faire circuler des récits intimes dans les couloirs très codifiés de la récompense américaine. Girl avait déjà ouvert la voie avec sa réception cannoise, Close avait confirmé le statut du réalisateur, et Coward s’inscrit dans cette continuité sans faire semblant de réinventer la roue. La Belgique ne cherche pas l’esbroufe : elle aligne un auteur devenu son fer de lance.
Dhont, ou l’art de transformer le drame en passeport
En réalité, Lukas Dhont a compris depuis longtemps ce que beaucoup de cinéastes mettent des années à saisir : pour exister dans la saison des prix, il faut une signature lisible, mais pas paresseuse. Son cinéma travaille l’intime, les corps, la fragilité, les tensions de l’adolescence ou de la masculinité blessée, avec une mise en scène qui sait rester élégante sans sombrer dans le vernis. C’est précisément ce mélange qui plaît aux festivals et aux académies, deux mondes qui se regardent parfois de travers mais qui aiment, au fond, les mêmes objets bien polis. Dhont fabrique des mélodrames de prestige sans perdre complètement le nerf.
Le cas Coward s’inscrit donc dans une logique presque trop parfaite pour être innocente. Cannes lui a déjà offert une première validation, et la Belgique vient ensuite capitaliser sur cette visibilité pour tenter sa chance à Hollywood. On connaît la chanson : un prix sur la Croisette, une sélection nationale, puis la longue marche vers la shortlist, où les films se font parfois découper comme des poulets rôtis par des votants qui n’ont pas tous la même idée du mot “international”. Mais l’avantage de Dhont, c’est qu’il arrive avec un capital symbolique solide. Pas besoin de surjouer le génie, le garçon a déjà la carte de visite qui va bien. Le cinéma belge mise ici sur la continuité, pas sur le coup de folie.

De Girl à Coward : la petite musique d’un auteur déjà installé
Autre valeur à garder en tête : la trajectoire de Dhont raconte aussi quelque chose de l’évolution du cinéma européen dans la compétition oscarisable. Depuis une dizaine d’années, les films qui percent vraiment dans cette catégorie sont souvent ceux qui arrivent avec une double légitimité, festivalière et critique, avant même d’entrer dans la bataille américaine. Ce n’est plus seulement une affaire de qualité brute, mais de circulation, de réputation, de timing. Et là-dessus, Dhont a l’avantage d’être déjà identifié par les programmateurs, les journalistes et les votants comme un auteur sérieux, pas comme un inconnu qu’on découvre entre deux cafés froids à Los Angeles. Le vrai luxe, dans cette course, c’est la reconnaissance avant même la campagne.
Il y a aussi un petit effet de miroir assez savoureux entre le parcours du réalisateur et celui de ses films : Girl a imposé une sensibilité, Close a confirmé une maîtrise, et Coward semble prolonger cette obsession pour les liens humains quand ils se fissurent sous la pression sociale ou affective. On n’est pas dans le cinéma à concept qui fait semblant de tout casser ; on est dans un travail de mise en scène qui préfère la blessure au slogan. Et c’est précisément ce genre de matière qui peut séduire l’Académie quand le film trouve le bon équilibre entre émotion, tenue formelle et lisibilité internationale. Dhont ne joue pas la surenchère : il vise juste, et ça suffit souvent à faire mouche.
La course commence, le reste c’est du billard à plusieurs bandes
Reste la grande loterie des Oscars, ce moment où les sélections nationales cessent d’être des choix culturels pour devenir des paris de campagne. Entre la shortlist, les favoris de saison, les effets de mode et les petits coups de pouce des distributeurs, le chemin est long, parfois absurde, souvent cruel. Mais la Belgique, en choisissant Coward, ne cherche pas à jouer les outsiders romantiques. Elle envoie un film déjà adoubé, déjà identifié, déjà prêt à entrer dans le circuit des mastodontes de la récompense. Et franchement, on aurait tort de faire les surpris : c’est exactement comme ça qu’on espère passer le flambeau d’une sélection nationale à une vraie présence dans la course. À ce stade, la Belgique ne rêve pas : elle aligne ses pions.
Ce qui est intéressant, au fond, ce n’est pas seulement la sélection de Coward, mais la manière dont elle confirme le statut de Lukas Dhont comme auteur-pivot du cinéma belge contemporain. Trois passages par les Oscars, une reconnaissance cannoise récurrente, et une trajectoire qui tient autant de la construction patiente que du coup de chance bien exploité. Le cinéma adore faire croire au miracle ; en coulisses, il ressemble souvent à une stratégie très bien tenue. Et celle-ci, pour le coup, n’a rien d’un accident. La Belgique joue la carte Dhont, et elle a de bonnes raisons de le faire.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




