Le carton de Project Hail Mary a rappelé un truc tout bête : Amazon sait encore fabriquer des films qui font parler d’eux en salles avant de finir dans le salon. Alors, tant qu’on est sur Prime Video et qu’on a encore l’adrénaline du blockbuster dans les veines, autant aller fouiller du côté des originaux maison qui valent mieux que le tri automatique de la plateforme.
Depuis son entrée à Hollywood, Amazon a multiplié les productions originales, avec des fortunes diverses, c’est le moins qu’on puisse dire. Entre les titres qui s’évanouissent dans le flux et ceux qui s’imposent comme de vraies propositions de cinéma, il faut souvent creuser un peu. Project Hail Mary, porté par Phil Lord et Chris Miller, a bénéficié d’une campagne marketing massive et d’un statut de mastodonte en salles avant sa fenêtre de diffusion sur Prime Video ; de quoi remettre un peu d’ordre dans la conversation autour des films Amazon. Et si on regarde les œuvres qui tiennent la route, on tombe sur des objets très différents, mais tous capables de prolonger le plaisir sans tomber dans la soupe tiède. Bref, il y a du grain à moudre, et pas seulement du contenu à faire défiler du pouce.
Le vrai sujet, ce n’est pas “quoi regarder après” : c’est comment Amazon a réussi à se fabriquer, à coups de budgets, de stars et de prestige, une petite cinéphilie de plateforme.
Un panier de stars, pas une corbeille de fruits
Dans Air (2023), Ben Affleck signe un film de recrutement déguisé en drame d’entreprise. Le pitch pourrait faire fuir à toutes jambes : la naissance d’une paire de baskets, Nike, Michael Jordan, le tout emballé comme un récit d’ascension. Sauf que le film trouve son nerf dans le jeu de Matt Damon, dans l’énergie de Viola Davis, et dans la manière qu’a Affleck de transformer une négociation commerciale en bataille de valeurs. On est en plein cinéma de l’obsession américaine pour le deal, mais avec assez d’élan et de tact pour que ça ne sente jamais le PowerPoint. Comme quoi, un film sur une chaussure peut encore marcher très loin quand il a du cuir et du souffle.
Autre valeur sûre, The Boys in the Boat (2023), réalisé par George Clooney, qui retrouve ici son goût pour les récits d’époque et les héros ordinaires. L’histoire de cette équipe d’aviron de l’université de Washington, lancée vers les Jeux olympiques de 1936, épouse une forme classique, presque old school, sans chichis ni effets de manche. C’est précisément ce qui fait sa force : Clooney filme la discipline, la solidarité et l’endurance avec une élégance qui rappelle les grands récits sportifs d’avant l’ère du cynisme permanent. On pourrait dire que c’est du cinéma de labeur, mais du labeur noble, celui qui vous laisse avec un petit nœud dans la gorge et l’envie de croire aux outsiders. Un film qui rame droit, sans faire de vague inutile.

Quand la parole devient ring et la chambre d’hôtel, arène
Avec One Night in Miami… (2020), Regina King passe derrière la caméra et transforme une pièce de théâtre en chambre d’écho politique. Le film réunit Malcolm X, Jim Brown, Sam Cooke et Cassius Clay dans un huis clos fictif qui devient un débat brûlant sur l’engagement, la célébrité et le prix de la visibilité noire dans l’Amérique des années 1960. Ce qui frappe, c’est la manière dont le film refuse la pesanteur muséale : les échanges respirent, les tensions montent, et les interprètes tiennent la baraque avec une précision qui évite tout effet de thèse plaquée. Leslie Odom Jr., notamment, donne au film une vibration qui reste en tête longtemps après le générique. Quand la parole cogne aussi fort, pas besoin de lever les poings.
Dans un registre plus sensoriel, Sound of Metal (2019) de Darius Marder reste l’un des grands films récents sur la perte, l’adaptation et l’identité. Riz Ahmed y est immense en batteur de metal confronté à la surdité, et le film trouve sa vraie puissance dans sa mise en scène du son, ou plutôt de sa disparition, de ses trous, de ses déformations. Ce n’est pas seulement un récit de reconstruction personnelle ; c’est un film qui vous fait éprouver physiquement ce que son personnage traverse. Paul Raci apporte une humanité splendide, Olivia Cooke casse les attentes, et l’ensemble tient de la claque discrète mais durable. Un film qui vous remue l’oreille interne et le cœur, sans demander la permission.
Le romantisme, ce vieux démon qui revient toujours
Enfin, Sylvie’s Love (2020) joue la carte du classicisme amoureux avec une assurance presque insolente. Situé à la fin des années 1950 et au début des années 1960, le film d’Eugene Ashe suit une romance entre une aspirante productrice de télévision et un saxophoniste en devenir, avec Tessa Thompson et Nnamdi Asomugha en duo incandescent. Le film ne cherche pas à réinventer la roue ; il la fait tourner avec grâce, sensualité et une belle tenue formelle. La photographie, la musique, le tempo, tout travaille à recréer une idée du désir qui n’a rien de poussiéreux. Au contraire, le film rappelle qu’un mélodrame bien tenu peut encore faire des ravages, sans avoir besoin de hurler sa modernité à chaque plan. Le romantisme n’est pas mort, il s’est juste planqué dans les bons catalogues.
Ce qui relie ces cinq films, au fond, c’est moins leur appartenance à Amazon que leur résistance au formatage paresseux. On y trouve des stars, oui, des budgets, des ambitions, des récits calibrés pour la plateforme, mais aussi une vraie idée du cinéma comme expérience de mise en scène, de jeu et de rythme. Après Project Hail Mary, qui a rappelé qu’Amazon pouvait encore jouer dans la cour des grands en salles avant de rapatrier le trophée à la maison, ces titres-là montrent une autre facette du studio : celle d’un catalogue capable, parfois, de sortir un vrai film du lot. Pas un produit, pas un simple flux. Un film, point. Et ça, sur Prime Video, ça mérite qu’on tende l’oreille.
Bande-annonce VF de Projet Dernière Chance
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




