Trente-sept ans d’antenne, un dernier clip de Juliette Armanet, et puis rideau : MCM a quitté le paysage télévisuel comme on ferme une chambre d’ado devenue trop petite. Derrière l’adieu, il y a moins une mort romantique qu’un arbitrage très froid, très M6, très époque des tableaux Excel.
Pour rappel, la chaîne née en 1989 sous le nom de Monte-Carlo Musique s’est longtemps rêvée en petite sœur hexagonale de MTV : des clips, du top 50, des concerts, des mangas, des jeux vidéo, un peu de séries américaines, bref le grand bazar pop qui faisait tenir ensemble la culture jeune avant que les algorithmes ne se chargent de tout ranger à notre place. Reprise par le groupe M6 en 2019 après avoir appartenu à Lagardère, MCM restait distribuée via Canal+ et les box des opérateurs, mais son modèle s’est effrité à mesure que les usages basculaient vers les réseaux sociaux et la demande à la carte. La chaîne n’a pas seulement vieilli : elle a été rattrapée par la façon même dont on consomme désormais la musique.
Le groupe M6 a justifié l’arrêt par des raisons d’économies, dans un contexte où il a annoncé en février un plan de réduction de coûts de 80 millions d’euros à l’horizon 2030. On connaît la chanson, si l’on ose dire : quand la publicité ralentit, quand les marges se tendent, les chaînes de niche deviennent vite des variables d’ajustement. Et MCM, malgré son statut de marque identifiée, n’avait plus le poids d’un fer de lance. Dans la grande mécanique audiovisuelle, la nostalgie pèse moins lourd qu’un budget.
Le plus intéressant, c’est peut-être ce que la disparition de MCM raconte de notre rapport aux images musicales. À la fin des années 1980 et dans les années 1990, une chaîne de clips ne servait pas seulement à diffuser des chansons : elle fabriquait du goût, imposait des visages, donnait un tempo commun à toute une génération. On y découvrait un morceau par hasard, on y restait pour un concert, on y tombait sur un manga ou une bande-annonce de jeu vidéo, et cette circulation un peu chaotique créait un imaginaire collectif. Aujourd’hui, cette fonction a explosé en mille fragments. Le clip n’a pas disparu, il a juste quitté le salon familial pour se dissoudre dans les flux. Autrement dit : MCM ne meurt pas seule, elle emporte avec elle une certaine idée de la découverte musicale télévisée.
Le tube et le tube cathodique
Il faut se souvenir de ce que représentait une chaîne comme MCM dans l’économie culturelle d’avant le streaming. À l’époque, la télévision musicale n’était pas un gadget : c’était un sas entre l’industrie du disque, la promotion des artistes et la constitution d’une culture pop partagée. MTV avait ouvert la voie aux États-Unis dès 1981 ; en France, MCM a occupé ce créneau avec une identité plus hybride, moins arrogante, plus bricolée, parfois plus curieuse aussi. Elle faisait cohabiter la variété, le rock, l’animation japonaise et les programmes de niche, comme si la chaîne avait compris avant tout le monde que la jeunesse ne se laisse jamais enfermer dans une seule case. C’était un zapping avant le zapping, une playlist avant la playlist.
Ce qui frappe, avec sa fermeture, c’est la brutalité du changement de régime. On ne parle pas ici d’un simple transfert de diffusion vers une plateforme, mais d’une disparition pure et simple d’un objet télévisuel qui avait une fonction culturelle précise. Le message final invitait à se tourner vers M6+, la plateforme du groupe. Logique industrielle impeccable, évidemment. Mais on perd au passage ce petit hasard d’antenne, cette friction entre les clips, les bandes-annonces et les programmes annexes qui faisait tout le sel de ces chaînes. Sur une plateforme, on choisit. À la télévision musicale, on tombait dessus. Et parfois, c’était là que la magie opérait. Le hasard, ce vieux scénariste, vient de se faire virer du casting.
Quand l’algorithme a pris le micro
La fin de MCM dit aussi quelque chose de plus large sur la concentration des médias et la rationalisation des offres. Les groupes audiovisuels ne gardent plus que ce qui peut se défendre en audience, en image de marque ou en synergie commerciale. Une chaîne musicale linéaire, même reconnue, n’entre plus facilement dans ce triangle. Les jeunes publics, eux, se servent ailleurs : TikTok, YouTube, plateformes de streaming, extraits courts, recommandations automatisées. La découverte n’a pas disparu, elle s’est juste faite machine. Et quand la machine décide, les chaînes qui misaient sur l’errance joyeuse deviennent des reliques coûteuses.
On pourrait s’en tenir à la mélancolie, mais ce serait un peu court. MCM n’était pas une simple chaîne de clips ; c’était un témoin de l’âge où la télévision pouvait encore organiser la pop en temps réel. Sa disparition ne signe pas la mort de la musique à l’écran, seulement la fin d’un certain dispositif, celui où l’on regardait défiler des images sans savoir ce qui allait venir ensuite. Ce flou-là, cette disponibilité-là, avaient une valeur. Pas toujours spectaculaire, pas toujours rentable, mais précieuse. Et ça, aucune feuille de calcul ne sait vraiment le mesurer.
Alors oui, on peut ranger MCM dans la catégorie des survivances sacrifiées sur l’autel des économies. On peut aussi y voir un petit monument à une époque où la télévision musicale fabriquait encore des habitudes, des affects, des souvenirs communs. Le dernier jour du disco, ici, n’a rien d’une fête. C’est un fondu au noir. Et, franchement, ça fait un drôle d’effet.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




