À première vue, Mon stage chez les vieux a tout d’un petit documentaire de service public bien élevé. Sauf qu’en regardant de près, Delphine Corrard filme surtout une société qui préfère bricoler avec ses vieux qu’assumer franchement son vieillissement.

Le point de départ est limpide, presque trop beau pour être vrai : depuis 2020, un bac pro « animation enfance et personnes âgées » existe dans 175 lycées, avec un stage obligatoire de quatre semaines en Ehpad. Rien que le sigle dit déjà le malaise du pays, ce grand écart entre la tendresse affichée et la pénurie bien réelle. D’un côté, les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes cherchent désespérément du personnel ; de l’autre, les filières dédiées à la petite enfance attirent davantage de candidats. Alors l’Éducation nationale a eu l’idée de faire se croiser les deux bouts du tunnel. Pratique, presque ingénieux, et un peu désespéré aussi. Delphine Corrard est tombée sur ce dispositif par hasard avant d’aller filmer à L’Orangerie, à Ivry-sur-Seine, où trois lycéens de 16 à 18 ans découvrent le quotidien d’un Ehpad. Le film est proposé sur France.tv à la demande, en parallèle de la mise en ligne du long métrage La Femme qui en savait trop de Ryusuke Hamaguchi, avec Virginie Efira en directrice d’établissement. Le hasard des calendriers fait parfois bien les choses : il rappelle que l’Ehpad est devenu un décor de fiction autant qu’un sujet de société.

Et c’est là que le documentaire devient plus fin qu’il n’en a l’air : derrière le stage scolaire, c’est notre rapport collectif à la vieillesse qui se fait démonter, doucement mais sûrement.

Des couloirs, des gestes, des visages : le cinéma du quotidien

Delphine Corrard ne cherche pas le coup de poing. Elle préfère les gros plans, les chambres, les couloirs, les petites séquences de travail, et cette sortie shopping en triporteur qui dit à elle seule la physicalité de l’affaire. On n’est pas dans le documentaire à thèse qui plaque ses conclusions avant même que les personnages aient ouvert la bouche. Ici, l’observation fait le boulot. Les lycéens avancent avec leur franchise d’ados, sans le vernis des adultes qui savent déjà comment parler de la vieillesse sans jamais la nommer. Et face à eux, les résidents ne sont ni des symboles ni des figurants de la dépendance : ce sont des présences, des tempéraments, des corps qui résistent ou fatiguent, bref des gens. Le film gagne justement parce qu’il refuse de transformer l’Ehpad en mausolée de bons sentiments.

Ce qui frappe, c’est la manière dont Corrard capte une forme de gaieté inattendue. Pas une gaieté de carte postale, hein, pas le petit rayon de soleil institutionnel qu’on colle sur les brochures pour rassurer les familles. Une gaieté de frottement, de maladresse, de contact. Les jeunes apprennent en faisant, les anciens existent en regardant, et le cinéma, lui, trouve là un terrain parfait : celui où le réel ne se laisse pas résumer en slogan. On pense parfois au documentaire social français le plus sobre, celui qui sait que la vérité passe par les gestes minuscules. Pas besoin d’en faire des caisses, ça tient debout tout seul.

Le bac pro comme symptôme, pas comme solution miracle

Le dispositif AEPA, avec ses 175 lycées et son stage noté de quatre semaines, raconte une époque où l’on tente de répondre à des problèmes structurels avec des aménagements pédagogiques. C’est habile, oui. C’est aussi révélateur d’un système qui organise la rencontre entre deux secteurs en tension, l’enfance et le grand âge, comme si la société pouvait mutualiser ses fragilités sans jamais s’attaquer à la racine du problème. Dans le film, les lycéens ne portent évidemment pas cette responsabilité politique sur leurs épaules, et c’est très bien ainsi. Mais leur présence suffit à faire remonter la question : qui prend soin de qui, et à quel prix ? L’Ehpad devient alors un miroir un peu cruel de nos priorités collectives.

Le documentaire touche juste parce qu’il ne surligne pas cette idée. Il laisse le spectateur faire le trajet. On voit des jeunes confrontés à une réalité qu’aucun manuel ne peut vraiment préparer, on voit des équipes qui tiennent la baraque comme elles peuvent, et on voit surtout un lieu où la vieillesse n’est ni honteuse ni héroïque, juste là, avec sa dignité, ses lenteurs, ses élans, ses ratés. C’est peut-être ça, la vraie audace du film : ne pas transformer le sujet en sermon. Dans le genre, c’est autrement plus élégant qu’un discours ministériel en roue libre.

France.tv, ou le service public quand il ne joue pas les gros bras

Sur France.tv, Mon stage chez les vieux s’inscrit dans une tradition documentaire que le service public sait encore défendre quand il ne se prend pas pour une plateforme de guerre. Un sujet concret, un cadre précis, une mise en scène discrète, et cette volonté de faire exister des gens qu’on regarde trop rarement autrement qu’à travers des statistiques ou des débats télévisés. Le film de Delphine Corrard ne cherche pas à faire pleurer dans les chaumières, il cherche à faire voir. Et ça change tout.

On sort de là avec une impression simple : la vieillesse n’est pas un hors-champ, c’est un plan fixe que notre époque évite de regarder trop longtemps. Corrard, elle, tient le cadre. Pas de grand numéro, pas de morale en kit, juste une attention précise aux corps, aux voix et à ce drôle de passage de relais entre générations. Au fond, le documentaire rappelle qu’avant d’être un problème administratif, la vieillesse est une affaire de cinéma : de présence, de durée, de regard. Et ça, mine de rien, c’est déjà beaucoup.

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