Avant Spider-Man, avant le tapis rouge mondial, Tom Holland a bien tenté sa chance chez les Shelby. Mauvaise pioche pour lui, mais excellent matériau pour on refaire le film de sa carrière avec un peu de mauvaise foi, beaucoup de mémoire et un soupçon de cruauté joyeuse.
Le sujet est délicieux parce qu’il touche à ce que le cinéma adore fabriquer et détruire dans le même mouvement : les trajectoires alternatives. Tom Holland a confirmé en 2022, dans un entretien accordé à LadBible, avoir auditionné pour Peaky Blinders sans décrocher le rôle. De son côté, Harry Kirton, l’interprète de Finn Shelby, a confié à Digital Spy qu’il imaginait volontiers Holland sur Michael Gray, le personnage incarné par Finn Cole. Steven Knight, lui, a dit ne pas se souvenir de cette audition lors de l’avant-première de la saison finale en 2022, selon RTE, tout en lâchant que le rôle devait être « assez important » (la formule, en soi, sent déjà le casting qui a failli basculer). La série, lancée en septembre 2013 sur la BBC, a ensuite pris une autre dimension grâce à sa diffusion mondiale sur Netflix, transformant un polar de Birmingham en machine à fantasmes internationale. Et voilà comment un simple rendez-vous manqué devient une petite légende de l’industrie.
À l’époque, Holland n’est pas encore le demi-dieu Marvel qu’on connaît. Il a déjà marqué les esprits avec The Impossible de J.A. Bayona en 2012, puis How I Live Now en 2013, et il prête même sa voix à Locke, le thriller de Steven Knight sorti en 2013. Bref, il n’arrive pas à l’audition comme un gamin sorti de nulle part, mais comme un jeune acteur déjà repéré, déjà crédible, déjà en train de chercher son prochain tremplin. Sauf que Peaky Blinders ne distribue pas ses cartes à la légère. En janvier 2014, le Birmingham Mail rapportait que des auditions ouvertes avaient été organisées pour des garçons blancs de 13 à 19 ans, ce qui donne une idée de la chasse au profil menée par la production. Holland avait 18 ans. Le puzzle colle presque trop bien. Presque, c’est le mot qui fait mal.
Michael Gray, ou le cousin qui aurait pu tout emporter
Le rôle que Holland aurait pu viser, si l’on suit l’hypothèse de Harry Kirton, serait probablement celui de Michael Gray. Dans la série, Michael, fils de Polly Gray et cousin des Shelby, passe de personnage secondaire à figure centrale à partir de la saison 3, avant de rester jusqu’à la sixième et dernière saison. Finn Cole lui donne une ambiguïté assez précieuse : ni pur allié, ni vrai traître d’emblée, juste assez lisse pour que la violence du monde Shelby vienne le tordre. Holland, avec son visage encore juvénile et sa capacité à faire coexister l’innocence et la crispation, aurait pu entrer dans cette zone grise sans trop d’effort. On voit bien pourquoi le fantasme tient debout.
Mais le vrai sel de l’histoire, c’est que Peaky Blinders n’est pas seulement une série de gangsters stylée avec casquettes et fumée en contre-jour. C’est une fabrique à identités, un récit sur la manière dont une famille se construit comme une dynastie de l’ombre. Y faire entrer Holland à ce moment-là aurait peut-être déplacé le centre de gravité de sa carrière. Pas forcément pour le meilleur, pas forcément pour le pire non plus. Simplement autrement. Le casting, dans ces cas-là, c’est du destin en version administrative.

Le fantôme de Birmingham contre le costume rouge
En réalité, ce faux départ dit beaucoup de la carrière de Holland avant et après Spider-Man. Pendant plusieurs années, ses projets hors MCU ont souvent peiné à convaincre : Cherry des frères Russo a divisé, The Crowded Room sur Apple TV+ a laissé une impression plus bancale que renversante. Et puis il y a eu le retour en force, avec Spider-Man: Brand New Day et The Odyssey, qui lui ont redonné une stature de tête d’affiche capable de porter un film sans béquille super-héroïque. On ne va pas faire semblant : Hollywood adore les trajectoires propres, mais il fonctionne surtout avec des bifurcations, des ratés, des portes qui claquent et d’autres qui s’ouvrent au mauvais moment.
Ce qui rend l’anecdote savoureuse, c’est aussi le miroir qu’elle tend à Finn Cole. Lors de la même avant-première en 2022, l’acteur a raconté avoir auditionné pour Spider-Man. On a donc deux jeunes Britanniques qui ont, à un moment ou à un autre, raté le costume de l’autre. C’est presque trop élégant pour être vrai, mais c’est précisément ce genre de coïncidence qui nourrit la mythologie des castings. Dans le cinéma industriel, le hasard adore se déguiser en logique rétrospective.
Et puis il y a la donnée économique, celle qui remet tout le monde à sa place. Peaky Blinders, grâce à Netflix, est devenu un objet global bien au-delà de son ancrage BBC. Holland, lui, a fini par incarner une autre forme de puissance culturelle : le blockbuster qui dépasse le milliard de dollars, le personnage qui devient une franchise à lui seul, le visage qui rassure les studios autant qu’il attire les foules. Entre les deux, il n’y a pas une hiérarchie morale, juste deux manières de fabriquer de la valeur. L’une par la série culte devenue phénomène mondial, l’autre par la machine Marvel qui transforme un acteur en marque. Le péché originel, ici, c’est peut-être d’avoir cru qu’un seul rôle pouvait fixer une carrière pour de bon.
Au fond, cette audition ratée raconte une chose très simple : Tom Holland n’a pas eu besoin de Birmingham pour exister, mais Birmingham aurait pu lui offrir un détour très chic avant New York, Londres et les toiles d’araignée. Et si l’on aime tant ce genre d’histoire, c’est parce qu’elle nous rappelle qu’à Hollywood, les carrières se jouent parfois sur un couloir, une lecture, une intuition de casting. Le reste, c’est de la légende. Ou du moins, la version que l’on préfère raconter au comptoir après la séance.
Bande-annonce VF de Peaky Blinders
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




