Seize ans sans Toronto, puis un retour avec un drame romantique sur Parkinson : John Madden ne vient pas faire de la figuration, il vient rappeler qu’un cinéaste peut encore parler du corps, du temps et du désir sans se draper dans la grandiloquence. Avec Laura Linney et Rhys Ifans en tête d’affiche, Onwards and Sideways a tout du film qui avance de biais pour mieux viser juste.
Pour situer le bonhomme, John Madden n’est pas exactement un nouveau venu tombé du ciel avec une idée vaguement « sensible ». Depuis Shakespeare in Love en 1998, qui lui a valu une réputation de metteur en scène élégant et rusé, jusqu’à The Best Exotic Marigold Hotel en 2011 et ses suites, il a souvent travaillé cette zone très britannique où l’émotion passe par le détail, la retenue et une ironie à peine voilée. Son cinéma aime les personnages qui négocient avec la perte, l’âge, le désir ou la honte, sans faire de ces thèmes un panneau lumineux. Autant dire que le sujet de Onwards and Sideways ne débarque pas par hasard dans sa filmographie. Il y a chez Madden une vieille obsession pour les vies qui dérapent doucement, pas pour les catastrophes qui font du bruit.
Le cadre festivalier compte aussi. Toronto, depuis des décennies, sert de rampe de lancement à une certaine idée du cinéma anglophone : le film de prestige, le drame d’acteurs, le long métrage qui cherche sa place entre l’exploitation en salles et la fenêtre de diffusion qui suit. Le TIFF adore ce genre d’objet parce qu’il permet de vendre du prestige sans vendre du vent. Et dans un marché où les plateformes ont grignoté les habitudes de sortie, un film centré sur des personnages adultes, porté par deux comédiens solides, doit encore prouver qu’il peut exister autrement qu’en « contenu » vaguement premium. C’est là que Madden entre en scène, avec son savoir-faire de vieux routier et sa capacité à emballer une matière intime sans la rendre sirupeuse. Le film ne vend pas un concept, il vend une présence.
Quand le mélodrame évite le pathos, ça change tout
Le point de départ de Onwards and Sideways est limpide : un drame romantique traversé par la maladie de Parkinson, avec Laura Linney et Rhys Ifans au centre. Rien que ça pourrait faire craindre le piège du film à larmes bien rangé, celui qui coche toutes les cases du « sujet de société » pour finir en séance de thérapie collective. Sauf que Madden n’a jamais été un formaliste de la surenchère. Son truc, c’est plutôt le contretemps, la pudeur, le petit décalage qui empêche la scène de devenir un sermon. Et c’est précisément ce qui rend le projet intéressant : comment filmer l’amour quand le corps devient un partenaire capricieux, quand le temps s’invite à table sans y être convié ?
Laura Linney, elle, a déjà tout le bagage nécessaire pour tenir ce genre de matière sans s’effondrer dans la joliesse. Depuis The Savages jusqu’à Ozark, elle a construit une carrière sur des femmes dont la force tient moins à la démonstration qu’à la résistance. Rhys Ifans, de son côté, a ce mélange de fragilité et de grain de folie qui peut sauver un personnage d’un naturalisme trop sage. Ensemble, ils offrent à Madden ce que le cinéma adulte a de plus précieux : des visages qui racontent déjà quelque chose avant même d’ouvrir la bouche. Quand le casting porte la mémoire du film, le scénario peut respirer un peu.
Toronto, ce vieux ring des films qui veulent compter
Le retour de Madden à TIFF après seize ans n’a rien d’anodin. Le festival torontois, surtout depuis les années 2000, s’est imposé comme un carrefour stratégique pour les œuvres qui visent la reconnaissance critique sans renoncer à une carrière commerciale. On y vient pour lancer un Oscar contender, tester une réception, ou simplement rappeler qu’un film d’acteurs peut encore faire parler de lui dans un écosystème saturé de franchises, de reboots et de mastodontes calibrés pour l’ouverture mondiale. Dans ce contexte, présenter un drame romantique sur une maladie neurodégénérative, c’est presque un geste de résistance tranquille. Pas de pyrotechnie, pas d’univers étendu, pas de poule aux œufs d’or à traire jusqu’à l’os. Juste du jeu, du temps, et un regard sur la vulnérabilité.
On peut aussi lire ce retour comme une petite leçon de carrière. Madden n’a jamais été le cinéaste du grand coup de poing, mais celui du dosage : assez de classicisme pour rassurer, assez de nervosité pour éviter la poussière. À l’heure où tant de films se battent pour exister entre deux algorithmes, il revient avec un objet qui parie sur ce que le cinéma fait encore mieux que les autres arts quand il ne se prend pas pour un gourou : faire tenir ensemble des corps, des silences et des sentiments contradictoires. C’est presque vieux jeu, donc forcément précieux. Le romantisme, chez lui, n’a rien d’un sucre d’orge : c’est une mécanique de survie.
Laura Linney, Rhys Ifans et le luxe de ne pas surjouer
Ce qui intrigue le plus, au fond, c’est la promesse d’un film qui ne confond pas gravité et lourdeur. Le cinéma sur la maladie a souvent deux pièges : le pathos appuyé ou la leçon de courage en carton-pâte. Madden peut précisément éviter ça parce qu’il sait filmer les rapports de force minuscules, les tensions domestiques, les gestes qui disent plus que les dialogues. Il n’a pas besoin de transformer ses personnages en symboles. Il leur suffit d’exister, avec leurs ratés, leurs élans et leurs mensonges. Et ça, dans un paysage où tout doit être immédiatement lisible, c’est presque subversif. Le film promet moins un grand message qu’une vraie circulation d’émotions, et c’est déjà beaucoup.
Reste la question qui chatouille toujours un peu la rédaction : est-ce que le cinéma adulte peut encore se battre à armes égales avec les gros paquets de spectacle ? La réponse dépend souvent d’un détail, d’un casting, d’un festival, d’un regard de mise en scène. Onwards and Sideways semble avoir ces trois cartes en main. Alors oui, on peut sourire devant le titre, un peu comme si le film annonçait d’emblée qu’il n’ira jamais tout droit. Mais c’est peut-être justement sa meilleure idée. Avancer de biais, dans un monde qui exige des trajectoires rectilignes, c’est déjà une forme de résistance. Et parfois, au cinéma, c’est comme ça qu’on touche juste. Pas en fonçant. En déviant au bon moment.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




