Lena Khan, Netflix et la comédie musicale bollywoodienne : le pari Best of the Best

Entre fusion pop, énergie de star et casting malin, Lena Khan tente le grand écart sans se casser la figure

Netflix continue de jouer la carte du grand mélange, et Lena Khan lui sert ici un numéro de funambule : une comédie musicale bollywoodienne pensée pour la plateforme, avec Hasan Minhaj et Maitreyi Ramakrishnan en tête de gondole. Sur le papier, on tient le genre de projet qui peut virer au tube pop ou au crash en talons aiguilles. Rien entre les deux, ou presque.

Le simple intitulé de Best of the Best dit déjà la stratégie : prendre l’énergie du spectacle musical, la faire passer par le filtre Netflix, et y injecter une sensibilité diasporique qui parle autant aux spectateurs familiers de Bollywood qu’à ceux qui n’ont jamais mis un pied dans cette grammaire-là. Depuis quelques années, la plateforme a compris qu’elle ne pouvait plus se contenter d’aligner des blockbusters interchangeables et des séries calibrées au millimètre. Il fallait aussi des objets plus identifiables, plus culturels, plus ancrés dans des communautés précises. Le streaming adore ça : segmenter, cibler, puis emballer le tout dans un ruban rouge. Et quand ça marche, la machine à fantasmes tourne à plein régime.

Dans ce contexte, Lena Khan n’arrive pas en touriste. La cinéaste a déjà montré qu’elle savait manier le croisement des identités, du teen movie et du regard pop sans tomber dans le folklore de supermarché. Son nom circule depuis plusieurs années dans un cinéma américain qui cherche à réinventer ses récits de représentation sans les transformer en cahier des charges. Ici, elle s’attaque à un terrain particulièrement glissant : la fusion entre le musical hollywoodien et l’imaginaire bollywoodien, deux traditions qui aiment la flamboyance mais n’ont pas tout à fait la même manière de la vendre. Autrement dit, il faut faire danser deux systèmes de cinéma qui n’ont pas les mêmes réflexes, ni les mêmes codes, ni la même façon de faire monter la sauce.

Bollywood au shaker, Netflix au mixeur

Ce qui intrigue d’abord, c’est moins le principe du film que sa promesse de ton. Une “fusion dance movie” n’est pas seulement un label marketing pour faire joli dans un communiqué ; c’est un programme esthétique. Il faut penser le rythme, la chorégraphie, la circulation des corps, la place de la musique dans le récit, et surtout éviter le piège du collage exotisant. Le cinéma américain adore piocher dans les formes étrangères pour les reconditionner à sa sauce, puis s’étonner que le résultat sente un peu la colle fraîche. Là, l’enjeu est autre : faire cohabiter la virtuosité spectaculaire et une vraie intelligence culturelle. Pas juste coller des paillettes sur un récit de plus.

Netflix, de son côté, a tout intérêt à soutenir ce genre d’objet. La plateforme cherche depuis longtemps des films capables de circuler au-delà des frontières linguistiques et des niches habituelles, sans dépendre des logiques de sortie en salles qui écrasent souvent les propositions plus singulières. Un film musical, s’il est bien fabriqué, peut devenir un petit monstre à plusieurs têtes : bande-son virale, séquences partageables, casting qui attire des publics différents, et potentiel de bouche-à-oreille dans plusieurs territoires. C’est la vieille poule aux œufs d’or du streaming : un titre qui parle à la fois aux fans de pop, aux amateurs de comédie romantique et aux curieux qui veulent voir si le mélange tient debout.

Affiche de Best of the Best
Affiche de Best of the Best

Hasan Minhaj, Maitreyi Ramakrishnan : le duo qui peut faire décoller l’affaire

Le casting compte ici autant que le concept. Hasan Minhaj apporte une présence comique immédiatement lisible, avec cette manière de faire passer l’ironie avant la pose. Maitreyi Ramakrishnan, elle, incarne une génération d’interprètes qui ont grandi dans un paysage où la représentation n’est plus un supplément d’âme mais un terrain de jeu, de tension et parfois de combat. Les associer dans une comédie musicale, c’est miser sur une chimie qui doit être aussi verbale que physique. Parce qu’un film de danse, au fond, ne pardonne rien : si les corps ne racontent pas quelque chose, tout le vernis s’écroule. Et là, bon courage.

La petite consigne rapportée autour de Maitreyi Ramakrishnan, invitée à dégager une forme de “Channing Tatum energy”, dit beaucoup de la manière dont le projet se pense. On ne lui demande pas seulement d’être jolie devant la caméra ou de cocher la case de la performance. On lui demande une présence de star, cette capacité à occuper l’image avec une assurance presque insolente, comme Tatum dans ses meilleurs jours, quand il savait faire croire qu’un plan entier lui appartenait. Le cinéma musical adore ce genre de charisme-là : pas le jeu démonstratif, mais l’évidence du mouvement.

Le vrai enjeu : éviter le folklore en carton

À ce stade, le danger est clair. Dès qu’Hollywood ou ses satellites s’emparent de Bollywood, le risque de simplification arrive en courant. Soit on fige tout dans une imagerie de carte postale, soit on lisse les aspérités pour rendre le produit “accessible” au plus grand nombre. Dans les deux cas, on perd l’essentiel : la vitalité d’une tradition qui ne se réduit ni à ses numéros de danse, ni à ses excès mélodramatiques, ni à ses couleurs saturées. Le bon film, celui qu’on espère ici, doit comprendre que Bollywood n’est pas un décor mais une logique de cinéma, un rapport au spectacle, au sentiment, au corps et au récit.

Lena Khan semble justement être l’une des rares cinéastes capables de naviguer là-dedans sans jouer les professeures de bonne conduite. Son cinéma a toujours eu ce petit goût de friction entre l’accessibilité et la précision, entre la comédie et le commentaire social. Si Best of the Best tient ses promesses, il pourrait rejoindre cette famille de films qui ne s’excusent pas d’être populaires tout en gardant un minimum de nerf formel. Ce n’est pas si fréquent, et ça mérite mieux qu’un haussement d’épaules. On attend donc moins un produit “inclusif” qu’un vrai film de cinéma, avec du souffle, du style et un peu de culot.

Reste la question qui fâche et qui fait tout le sel de l’affaire : Netflix saura-t-il laisser assez d’air au film pour qu’il respire vraiment, ou va-t-il, comme souvent, vouloir tout lisser jusqu’à ce que la danse ressemble à un tableau Excel ? C’est là que se joue la différence entre un simple contenu et un objet qui laisse une trace. Et au fond, c’est toujours la même histoire : soit on fait un film qui bouge, soit on fabrique un produit qui remue vaguement les épaules. Pas exactement la même musique.

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