Alfonso Cuarón à Busan : le festival coréen sort le grand jeu avec un hommage aux cinéastes européennes

Première visite en Corée pour le double oscarisé, pendant que le BIFF muscle aussi sa programmation féminine et queer

Le Festival de Busan ne se contente pas de dérouler le tapis rouge : il aligne Alfonso Cuarón et neuf films signés par des cinéastes européennes, femmes et genderqueer. De quoi rappeler qu’en Asie aussi, la politique des auteurs sait encore faire du bruit.

Pour sa 31e édition, le Busan International Film Festival a visiblement décidé de jouer sur deux tableaux qui, sur le papier, n’ont rien d’un caprice de programmateur : d’un côté, la première visite en Corée du Sud d’Alfonso Cuarón, monstre sacré du cinéma contemporain, double oscarisé pour la mise en scène avec Gravity en 2013 et Roma en 2018 ; de l’autre, un coup de projecteur sur neuf films réalisés par des femmes et des cinéastes genderqueer européennes. Le tout dans un festival qui, depuis sa création en 1996, s’est imposé comme l’un des grands carrefours du cinéma d’auteur en Asie, avec une vraie capacité à faire dialoguer prestige, découverte et stratégie d’influence. Busan n’a jamais été un simple salon de l’ego : c’est une machine à fabriquer du prestige, et parfois à le redistribuer avec un peu de flair.

Le détail n’est pas anodin. Quand un festival asiatique invite un cinéaste comme Cuarón, il ne s’agit pas seulement d’honorer un palmarès. On parle d’un auteur dont la trajectoire épouse à merveille l’histoire récente du cinéma mondial : du cinéma mexicain à Hollywood, du film de studio à la fresque intime, de la virtuosité technique à l’obsession mémorielle. Gravity, sorti en 2013, avait transformé le film de survie spatial en démonstration de force industrielle, avec un box office mondial d’environ 723 millions de dollars pour un budget de production estimé à 100 millions. Roma, en 2018, a fait l’inverse : budget plus modeste, noir et blanc, diffusion Netflix, et une bataille symbolique autour de la place du streaming dans la circulation des œuvres. Cuarón, c’est un cinéaste qui a passé sa carrière à faire sauter les cloisons entre l’art et le système.

Et Busan, dans cette histoire, ne joue pas les figurants : le festival se sert de son prestige pour dessiner une carte du cinéma mondial qui ne sent pas le formol.

Le grand écart qui fait du bien

En apparence, l’association entre une star de l’auteurisme global et un ensemble de films européens signés par des femmes et des cinéastes genderqueer pourrait ressembler à un programme un peu trop propre sur lui. Sauf que le BIFF sait très bien ce qu’il fait. Depuis longtemps, le festival coréen s’est construit comme un lieu où l’on peut croiser les futurs objets de culte, les auteurs déjà canonisés et les lignes de fracture du moment. En 2026, cette logique prend une forme assez nette : d’un côté, l’hommage à une figure dont la filmographie a déjà traversé plusieurs régimes de production ; de l’autre, une sélection qui met en avant des voix encore trop souvent traitées comme des cases à cocher par les grands rendez-vous internationaux. Là, Busan ne coche pas, il souligne au stabilo.

Le choix de Cuarón a aussi une dimension presque méta. Le réalisateur de Y tu mamá también, Les Fils de l’homme et Gravity incarne ce moment où le cinéma d’auteur a dû apprendre à survivre dans l’écosystème des plateformes, des franchises et des budgets à neuf chiffres. Son cinéma a toujours eu ce goût du mouvement, de la fluidité, du plan-séquence qui donne l’impression que tout peut basculer d’une seconde à l’autre. Le voir honoré à Busan, c’est aussi célébrer une certaine idée du cinéma mondial : un art qui circule, qui se contamine, qui refuse de rester sagement rangé dans une case nationale. Cuarón n’est pas seulement un invité de prestige, c’est un symbole de circulation des formes.

Neuf films, pas un de trop

Autre valeur du programme : la mise en avant de neuf films européens réalisés par des femmes et des cinéastes genderqueer. Le chiffre compte, parce qu’il dit quelque chose de la manière dont les festivals tentent désormais de rééquilibrer leur propre grammaire. Pendant des années, la diversité a souvent servi de vernis, un petit supplément d’âme posé sur une sélection où les mêmes noms revenaient en boucle. Ici, le BIFF semble vouloir faire plus que l’affichage moral de circonstance. En donnant une place identifiable à ces œuvres, il rappelle que la cinéphilie internationale ne se limite pas aux mastodontes déjà sanctifiés par Cannes, Venise ou Berlin.

Ce mouvement s’inscrit dans une évolution plus large du circuit des festivals, où la question des représentations ne peut plus être traitée comme un simple bonus de communication. Les programmateurs savent très bien que le public, la presse et les professionnels regardent désormais la composition des sélections à la loupe. Et tant mieux. Parce qu’à force de répéter les mêmes hiérarchies, on finit par confondre canon et paresse. Busan tente ici un numéro d’équilibriste : garder le lustre des grands noms sans laisser le reste du programme faire tapisserie.

Le prestige, oui, mais sans la poussière

Ce qui rend l’annonce intéressante, c’est aussi la manière dont elle raconte le présent du cinéma sans le dire frontalement. Cuarón, avec ses deux Oscars du meilleur réalisateur et son prix du meilleur scénario à Venise pour Roma, appartient à cette catégorie de cinéastes qui ont survécu à l’ère des plateformes sans perdre leur signature. Les films européens mis en avant à Busan, eux, rappellent que la vitalité du cinéma passe encore par des territoires moins exposés, moins marketés, moins immédiatement rentables. Le festival assemble donc deux pôles : la reconnaissance mondiale et la découverte, le nom qui rassure et les œuvres qui déplacent les lignes. Pas bête.

On peut y voir une stratégie très contemporaine : attirer l’attention avec une figure de l’Olympe, puis faire circuler cette lumière vers des films qui n’auraient pas forcément la même visibilité dans le vacarme des sorties. C’est une vieille recette, mais quand elle est bien dosée, elle fonctionne. Et puis, soyons honnêtes, voir un festival asiatique prendre au sérieux la question des cinéastes européennes femmes et genderqueer pendant qu’il déroule le tapis à Cuarón, ça a plus de tenue que bien des discours de gala. Le prestige sans la poussière, la cinéphilie sans le ronron : voilà le vrai coup de Busan.

Reste la question qui fâche un peu, celle qu’on se pose toujours entre deux projections et un café tiède au foyer : combien de festivals savent encore tenir ensemble le grand nom et l’espace pour les autres sans transformer le tout en vitrine décorative ? Busan, cette année, semble vouloir répondre par l’exemple. Et ça, franchement, ça change des affiches qui promettent le monde pour finir par nous servir le même buffet réchauffé. Le cinéma mondial mérite mieux qu’un menu unique, non ?

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