
Retour sur un film catastrophe en altitude, entre casting de luxe, réalisme brutal et box-office solide
En 2015, Universal n’a pas vendu un simple film d’aventure, mais une ascension en haute tension : Everest, avec Jake Gyllenhaal, transformait un drame réel en machine à souffle court. Et comme souvent avec les grands récits de survie, le spectacle venait moins des effets que de la façon dont le cinéma se colle au vertige.
À l’époque, le studio cherchait déjà le fameux “événement” capable de faire bouger les foules en salles : une star, un dispositif spectaculaire, un format pensé pour l’ampleur. Dix ans plus tard, la logique n’a pas changé d’un poil, sauf qu’on a simplement ajouté des franchises à rallonge et des univers étendus à la pelle. Everest, lui, arrivait avec une autre promesse : pas de super-héros, pas de sabre laser, juste une montagne, du froid, et la certitude que la nature allait gagner au moins quelques manches. Le film de Baltasar Kormákur, sorti en 2015, s’appuyait sur le drame du mont Everest de mai 1996, quand huit alpinistes ont perdu la vie lors d’une descente prise dans une tempête. Autant dire qu’on n’était pas dans la petite balade du dimanche. Le film vendait du grand spectacle, mais il parlait surtout de la brutalité du réel.
Et c’est là que Everest devient plus malin qu’il n’en a l’air : sous ses airs de blockbuster en montagne, c’est un film qui refuse la pose héroïque pour regarder la panique en face.
Le choix de Baltasar Kormákur n’a rien d’anodin. Le cinéaste islandais, passé par des films de genre et des productions plus musclées comme Contraband ou 2 Guns, savait déjà filmer des corps en danger. Mais avec Everest, il change d’échelle : la montagne devient le vrai personnage principal, un décor qui avale les hommes, les décisions et les certitudes. Jake Gyllenhaal, pourtant bien en place dans le casting, n’est pas le centre de gravité du film ; il est une pièce dans un ensemble choral où l’on croise Jason Clarke, Josh Brolin, John Hawkes, Robin Wright, Emily Watson ou encore Michael Kelly. Bref, du beau linge, mais pas pour faire joli sur l’affiche.
Le scénario signé William Nicholson et Simon Beaufoy ne part pas d’un roman, mais d’un fait divers historique au sens le plus tragique du terme. Beaufoy, qui avait déjà montré avec Slumdog Millionaire ou 127 Hours qu’il savait adapter la douleur sans la transformer en soupe, connaît la musique : il faut tenir la ligne entre tension dramatique et respect du réel. Ici, pas de grand discours sur la conquête de soi, pas de morale en carton. Le film regarde des gens coincés dans une catastrophe logistique, physique, presque bureaucratique dans sa cruauté. Le vrai sujet d’Everest, ce n’est pas l’exploit ; c’est le moment où l’exploit se casse la gueule.

Pour donner du poids à cette histoire, Kormákur a choisi la méthode lourde : tournage au Népal, dans les contreforts de l’Everest, dans les Alpes italiennes, à Cinecittà et à Pinewood. Pas exactement le genre de production qui se contente d’un fond vert et d’une prière. Avant le tournage, le réalisateur expliquait à Variety qu’il comptait d’abord tout faire physiquement, en n’ayant recours au numérique qu’en dernier ressort. La rédaction, elle, applaudit ce genre de choix sans se faire d’illusions : oui, le réalisme a un coût, et oui, il sert aussi à vendre du frisson premium dans une salle équipée comme un cockpit.
Mais le pari fonctionne parce que le film comprend une règle simple : plus le cadre paraît concret, plus la peur devient contagieuse. En 2015, Everest sort d’abord en IMAX 3D le 18 septembre, avant une large sortie une semaine plus tard. Résultat : près de 221,3 millions de dollars de recettes mondiales pour un budget de 65 millions. Pas un raz-de-marée culturel, certes, mais un joli sommet commercial. Et côté réception critique, le film a tenu la route : autour de 73 % sur Rotten Tomatoes, avec des commentaires saluant son réalisme et sa puissance visuelle. Pas un monument pop à la Titanic, mais un solide caillou dans la chaussure du cinéma de studio.
Il y a quelque chose d’assez savoureux dans la place de Jake Gyllenhaal ici. L’acteur, déjà en pleine phase de métamorphose depuis Nightcrawler et bientôt Southpaw, joue un homme de terrain, un leader d’expédition, mais le film ne lui confie jamais le monopole du regard. C’est presque une anti-star vehicle : on vient pour lui, on reste pour la sensation d’ensemble, et on ressort avec l’impression que la montagne a pris le dessus sur tout le casting. C’est malin, parce que ça évite le piège du demi-dieu en t-shirt technique qui sauverait tout le monde à coups de répliques bien placées. Ici, personne ne sauve personne. On survit, ou on ne survit pas.
Cette idée-là, le cinéma de catastrophe l’a toujours aimée, mais Everest la traite avec une sécheresse particulière. Pas d’ironie appuyée, pas de grandiloquence, pas de musique qui vous prend par la main comme un mauvais guide de haute montagne. Le film préfère l’épreuve au triomphe, le souffle court au discours, la résistance au panache. Et c’est précisément pour ça qu’il tient encore debout onze ans plus tard, même s’il n’a pas laissé une trace aussi massive que d’autres mastodontes du box-office. Il rappelle qu’un grand film de survie n’a pas besoin d’inventer le danger quand le réel lui a déjà mâché le travail.
Alors oui, Everest n’est pas devenu une légende instantanée. Mais il reste de ces œuvres qui prouvent qu’un studio peut encore financer autre chose qu’une poule aux œufs d’or en costume moulant. Une montagne, des acteurs, un drame historique, un vrai sens de l’échelle : parfois, il suffit de ça pour remettre un peu d’air dans le cinéma de studios. Et franchement, ça fait du bien.